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Une fiction chinoise dénonce le goulag maoïste (LE MONDE)

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par Orang Malang, 7 Septembre 2010.

  1. Orang Malang

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    La tradition du "film surprise" peut créer, à la Mostra de Venise plus qu'ailleurs, de vraies surprises. Ce fut le cas en 2005 avec Still Life, du Chinois Jia Zhang-ke, qui y remporta le Lion d'or. C'est de nouveau la Chine qui est tapie derrière l'écran cette année, avec la projection en avant-première mondiale, ce lundi 6 septembre, du Fossé, de Wang Bing.

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    C'est un événement, à double titre. En raison, d'abord, de la stature de son réalisateur, considéré comme l'un des plus grands documentaristes vivants depuis la réalisation de A l'ouest des rails, en 2004, élégie dantesque consacrée au démantèlement d'un complexe industriel du nord de la Chine.

    Pour son passage attendu à la fiction, Wang Bing livre, d'autre part, un film qui se confronte pour la première fois à un sujet tabou de l'histoire contemporaine chinoise : la déportation à la fin des années 1950 de centaines de milliers de citoyens, accusés de "dérive droitière", dans des camps de travaux forcés.

    Dans l'esprit du cinéaste, les deux choses sont intimement liées : "Il me fallait faire une fiction, car c'est une forme populaire qui montre les choses et qui s'adresse à l'émotion des gens. Faire se rencontrer cette forme et ce sujet était une sorte de devoir pour moi."

    Marco Muller, le directeur artistique du festival, avait toutes les raisons de ne pas ébruiter cette projection. Le contexte historique du film est pour le moins sensible. En 1957 s'achève la "campagne des cent fleurs" par laquelle le président Mao entendait encourager les critiques positives à l'endroit du Parti. Surpris par leur virulence, il fait volte-face et organise une vaste purge frappant les réfractaires.

    En vérité, des quotas sont institués dans chaque région, où l'on arrête à tour de bras pour des motifs qui ne tiennent parfois à rien d'autre qu'à la réputation ou à l'origine sociale des gens. Intellectuels, membres du Parti, enseignants, médecins, ils sont plus de quatre cent mille, de 1957 à 1961, à être déportés dans des camps, tandis qu'une famine se déclare concomitamment dans le pays à la suite des aberrations de la politique économique en vigueur, dont seront victimes des dizaines de millions d'individus.

    Un camp, celui de Jiabiangou, et ses annexes, situé dans le désert de Gobi, à la frontière de la Mongolie, associera de manière particulièrement atroce le fléau de la répression politique et celui de l'impéritie économique.

    C'est à celui-ci qu'est consacré le film, ou plutôt à ses victimes. Conçu pour recevoir une quarantaine de prisonniers, il accueille trois mille hommes. Deux mille cinq cents y mourront d'exténuation et de faim, dans une dégradation de leur humanité qui évoque celle des camps de concentration nazis ou du goulag. Une chape de plomb officielle recouvrira, après la fermeture du camp en 1961, cet épisode monstrueux.

    Voilà six ans que Wang Bing, sans autorisation officielle, prépare son film. Il est inspiré d'un recueil de nouvelles de Yang Xianhui paru en 2003 en Chine, publié en français en juillet sous le titre Le Chant des martyrs, dans les camps de la mort de la Chine de Mao (Ed. Balland).

    Cet ouvrage, sous le couvert de la fiction pour contourner la censure, est en fait fondé sur le témoignage de survivants du camp. Il relate une réalité qui révulse : prisonniers torturés, cadavres mutilés, ingestion d'excréments, actes d'anthropophagie, dunes transformées en ossuaires, hiérarchie du camp spoliant les détenus de leurs biens.

    Wang Bing a éprouvé le besoin d'enrichir cette source par une démarche personnelle : "Je connaissais l'histoire de la répression anti-droitière, mais ce livre m'en a révélé les détails les plus sordides, les pans les plus cachés. Personne en Chine, si ce n'est les rescapés eux-mêmes, ne connaissait jusqu'à sa parution les exactions dont furent victimes ces détenus. J'ai ressenti le besoin d'entendre par moi-même la parole de ces survivants. J'ai été, durant plusieurs années, à la rencontre d'une centaine de rescapés du camp, qui vivent toujours cette histoire au présent. Leur témoignage a été pour moi le ressort affectif du film. Il est essentiel à la compréhension de l'histoire contemporaine chinoise, qui est celle d'une monstrueuse uniformisation de la pensée. Le vrai drame aujourd'hui, c'est qu'au silence persistant de l'Etat sur ce drame s'ajoutent l'ignorance et l'indifférence des jeunes générations."

    De fait, le livre de Yang Xianhui n'a pas retenu l'attention d'un large public en Chine. Quant à son film, Wang Bing ne s'attend pas à le voir autorisé dans son pays natal "avant une trentaine d'années". En attendant, les camps de rééducation y sont toujours une réalité.

    Article paru dans l'édition du 07.09.10.
     

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