1. Bienvenue sur Bonjourchine.com, le 1er forum francophone sur le travail, les études et le voyage en Chine.

    Pour poser une question ou répondre à une discussion déjà ouverte, inscrivez vous. C'est facile, rapide et gratuit !

    Cela vous permettra de sucroit de ne plus avoir de pub qui s'affiche à l'écran (0 pub pour les membres du forum!).
    Rejeter la notice

Relations internationales: la fin du monde gagnant-gagnant

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par Cyril.G, 7 Février 2012.

  1. Cyril.G

    Cyril.G Dieu Supérieur

    Inscrit:
    17 Juin 2009
    Messages:
    2 014
    Localité:
    Shanghai, Pudong
    Ratings:
    +391 / -3
    Ce qui est bon pour l'Allemagne ne l'est plus pour les pays d'Europe du sud, et l'essor de la Chine est réellement néfaste pour l'Amérique.

    chinemonde.jpg

    Article Slate.fr 07/02/2012

    J'ai passé ma vie professionnelle à écrire des chroniques de politique internationale pour le compte de The Economist, avant de passer au Financial Times. Cerclé par des gens rivés sur les marchés et les affaires, il m'a toujours semblé naturel de voir dans l'économie et la politique internationales deux notions étroitement liées.
    Dans mon livre, Zero-Sum Future[un futur à somme nulle], écrit en 2009, j'avais tenté de prédire comment la crise économique mondiale allait modifier la politique internationale. Comme son titre relativement sinistre le laissait entendre, je démontrais que les relations entre les plus grandes puissances du monde allaient très probablement devenir de plus en plus tendues et conflictuelles. Dans un climat économique difficile, les grandes économies auraient du mal à considérer leurs relations comme mutuellement bénéfiques – ou selon un modèle gagnant-gagnant. Au contraire, ces liens seraient de plus en plus considérés comme un jeu à somme nulle. Ce qui allait être bon pour la Chine allait être mauvais pour l'Amérique. Ce qui allait être bon pour l'Allemagne allait être mauvais pour l'Italie, l'Espagne et la Grèce.
    Aujourd'hui, alors que sort l'édition de poche de mon livre, ces prévisions se confirment – ce qui est gratifiant pour l'auteur que je suis, mais légèrement inquiétant pour le membre de la race humaine que je suis aussi. L'essor d'une logique à somme nulle devient la norme, et relie des branches a priori disparates de la politique internationale: la crise au sein de l'Union européenne, la détérioration des relations entre la Chine et les États-Unis et la mauvaise passe que traverse actuellement la gouvernance mondiale.
    Cette année, cette humeur nouvelle et plus tendue s'est retrouvée au Forum Économique Mondial. Pendant les 20 ans qui ont précédé la crise financière, Davos ressemblait quasiment au festival de la mondialisation – avec des dirigeants politiques du monde entier misant sur les mêmes idées quant aux bénéfices mutuels du commerce et de la finance, tout en courtisant les mêmes banquiers et les mêmes patrons de multinationales. A Davos, cette année, l'ambiance est davantage à la perplexité – avec de nombreuses tables-rondes sur la révision du capitalisme et la crise de la zone euro.



    L'UE, du gagnant-gagnant à l'endettement
    paralysant



    L'Union européenne est une organisation fondée sur une logique gagnant-gagnant. Les pères fondateurs de l'Europe pensaient que toutes les nations européennes allaient mettre des siècles de conflits derrière elles et se concentrer sur une coopération économique mutuellement bénéfique. En construisant un marché commun, et en faisant tomber les frontières du commerce et de la finance, ils allaient tous devenir plus riches – et, au bout d'un moment, s'habituer à travailler ensemble. Une bonne économie allait faire une bonne politique. Les nations européennes allaient progresser de concert.
    Pendant des décennies, cette logique a fonctionné à merveille. Mais face à une grave crise économique, cette politique gagnant-gagnant, au départ positive, s'est mise à marcher sur la tête. Loin de se renforcer les unes les autres, les nations européennes ont peur de toutes se tirer vers le bas. Les pays du sud de l'Europe – la Grèce, le Portugal, l'Italie et l'Espagne – ont de plus en plus l'impression d'être enfermés dans une union monétaire avec l'Allemagne qui a dramatiquement détérioré la compétitivité de leurs économies. Pour eux, l'unité européenne n'est plus associée à une prospérité croissante. Au contraire, elle est devenue la voie vers un endettement paralysant et un chômage de masse.
    Et quant aux pays du nord de l'Europe – l'Allemagne, la Finlande et les Pays-Bas – ils regrettent de plus en plus d'avoir à prêter des milliards d'euros pour renflouer leurs malheureux voisins. Ils craignent ne jamais revoir leur argent et que leurs économies prospères, aussi, en pâtissent. La France venant de perdre son triple A, l'Allemagne est désormais le seul grand pays d'Europe à maintenir cette notation suprême dans la zone euro. Les Allemands sont nombreux à penser qu'ils ont travaillé dur et respecté les règles du jeu – et qu'on leur demande aujourd'hui de sauver des pays où les gens falsifient systématiquement leurs livres de comptes et partent à la retraite avant 60 ans.
    Depuis le début de la crise, les politiciens européens répètent que la solution à une crise aussi grave dans l'UE consiste en «davantage d'Europe» – encore plus d'intégration. Malheureusement, ce concept n'est pas interprété de la même manière partout, et les définitions subissent les singularités des débats nationaux. Pour les Européens du sud, «davantage d'Europe» signifie des Eurobonds – des émissions de dette communes à l'ensemble de l'Union européenne qui baisseraient leurs taux d'intérêt et leur permettraient de mieux financer leurs gouvernements. Mais les Allemands craignent qu'à long-terme, cela les oblige à prendre tout simplement en charge les dettes de leurs voisins. Pour eux, «davantage d'Europe» signifie un renforcement encore plus strict de l'austérité budgétaire dicté par le centre – des règles allemandes pour tout le monde.



    Montée des nationalismes et euroscepticisme


    D'ici l'an prochain, cette contradiction fondamentale va probablement générer davantage de discorde et de rivalité au sein de l'UE, vu que les divergences politiques n'aident en rien à l'amélioration d'un climat économique déjà délétère. Le refus britannique de ratifier le nouveau traité européen, lors du Sommet de Bruxelles de décembre 2011, a échaudé les salles de rédaction qui ont hurlé au divorce continental.
    Mais il ne s'agit-là probablement que d'un avant-goût. Une évolution à surveiller du côté des politiques nationales européennes sera l'ascension de partis politiques au ton bien plus nationaliste et au regard bien plus sceptique sur l'Union européenne – sans même parler de la monnaie unique. Marine Le Pen et le Front National fera un bon score à la prochaine élection présidentielle française. Du côté des autres partis eurosceptiques, on retrouve les partis de la liberté aux Pays-Bas et en Autriche, la Ligue du Nord en Italie, les Vrais Finlandais en Finlande, et un mélange hétéroclite de formations d'extrême-droite et d'extrême-gauche en Grèce.
    Ironiquement, cette crise s'intensifie en Europe au moment-même où les États-Unis ont décidé de réajuster leur politique étrangère et de se concentrer davantage sur l'Asie et le Pacifique. Même si le «pivot vers l'Asie» est présenté comme une réaction prévoyante et sur le long-terme à des tendances économiques, il s'agit aussi de s'adapter à une modification dans l'équilibre des puissances, au lendemain d'une crise économique mondiale.
    En gros, cela signifie que les États-Unis prennent désormais l'essor de la Chine beaucoup plus au sérieux. L'hégémonie américaine, dans un avenir lointain, ne peut plus être considérée comme un acquis. Et une Chine de plus en plus forte et de plus en riche ne doit pas non plus être vue comme une bonne chose pour l'Amérique – un refrain repris par tous les présidents américains depuis 1978. Au contraire, à un niveau autant national qu'individuel, les Américains ont un mauvais pressentiment qu'une Chine plus riche et plus puissante signifie simplement une Amérique relativement plus pauvre et relativement plus faible.



    Chine et Etats-Unis, un jeu à somme nulle


    En d'autres termes, l'essor de la Chine n'a rien d'un processus gagnant-gagnant pour les deux nations. C'est un jeu à somme nulle. Une idée qui fait aujourd'hui son chemin grâce à l'élection présidentielle – elle se retrouve à la fois dans la rhétorique protectionniste de Mitt Romney et dans la stratégie de l'«endiguement doux» [soft-containment] que l'administration Obama cherche à opposer à la Chine.
    Romney a promis de désigner la Chine comme un «manipulateur de devises» et d'infliger une hausse des tarifs douaniers sur les marchandises chinoises. De tels arguments ont déjà été entendus, notamment lors des élections présidentielles – mais ils proviennent en général de Républicains pro-commerce. Avec une Amérique en proie à de vives inquiétudes sur un chômage élevé et une dette nationale en roue libre, il est facile de jeter la vieille panacée du libre-échange par-dessus bord. Ce qu'on a oublié d'analyser avec toute cette agitation électorale, c'est à quel point le protectionnisme est intellectuellement réhabilité aux États-Unis. Des économistes de renom comme Paul Krugman et Fred Bergsten ont tous les deux affirmé qu'une hausse des tarifs douaniers serait une réponse légitime des États-Unis aux politiques monétaires chinoises.
    Un retournement similaire est à l’œuvre dans la pensée stratégique et militaire américaine. Le tournant asiatique de l'administration Obama, objet d'un énorme barouf médiatique, n'est fondamentalement qu'une réaction à l'essor chinois. Selon The Economist, la Chine va probablement devenir la première économie du monde (en termes réels) d'ici 2018.
    Et pour Washington, Pékin joue d'ores et déjà des muscles en augmentant ses dépenses militaires et en durcissant le ton dans les contestations territoriales qui l'opposent à plusieurs de ses voisins, à commencer par l'Inde, le Japon et le Vietnam. Par conséquent, les États-Unis cherchent à faire cause commune avec les nerveux voisins de la Chine – en resserrant ses liens avec ses alliés asiatiques traditionnels, tout en s'engageant à renforcer sa propre présence militaire dans la région. La manœuvre est d'autant plus significative qu'elle se fait dans un contexte général de réduction des dépenses militaires américaines.



    Endiguement doux


    Les Chinois n'ont pas tort de voir cette stratégie comme une sorte d'«endiguement doux» [soft-containment]. Et ils ne vont probablement pas répondre passivement. Un nouveau leadership chinois – cédant aux pressions d'une population nationaliste – pourrait durement riposter.
    Les relations sino-américaines contiennent depuis longtemps des éléments de rivalité et de coopération. Mais c'est la rivalité qui se fait aujourd'hui de plus en plus entendre. Ce n'est pas encore une nouvelle Guerre froide. Mais l'état des relations entre les États-Unis et la Chine – l'unique superpuissance et son unique probable rival – va certainement, ces dix prochaines années, donner le ton de la politique internationale.
    En réalité, la rivalité croissante entre Washington et Pékin contribue largement au troisième signe d'une propagation de la logique à somme nulle au sein du système international – les impasses croissantes de la diplomatie multilatérale, de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) aux négociations sur le changement climatique en passant par le G20 et son incapacité à réguler la finance mondiale.
    A l'apogée de la mondialisation, ces trente dernières années, les grands accords commerciaux étaient à la fois un symbole et un moteur du renforcement des intérêts communs entre les principales puissances mondiales. La création d'un marché unique européen, en 1992, et de la zone de libre-échange nord-américaine, en 1994, la mise en place de l'OMC en 1995, et l'admission de la Chine à l'OMC, en 2001, ont toutes été d'importants jalons de la création d'une économie réellement mondialisée.



    Retour du protectionnisme


    Mais l'époque des accords commerciaux héroïques est terminée. Les dirigeants du monde ont même cessé d'en appeler à l'achèvement du cycle de Doha; la récurrence des exhortations stériles a commencé à se faire gênante. Il y a eu, tout de même, quelques petites victoires: à la fin 2011, le Congrès a enfin ratifié un accord de libre-échange entre les États-Unis et la Corée du Sud, et la Russie a été admise à l'OMC, environ au même moment. Mais le jeu de l'OMC, qui tente d'éviter une nouvelle percée majeure du protectionnisme, est aujourd'hui largement défensif. Là-bas, les fonctionnaires redoutent plus que tout qu'on leur demande d'arbitrer le différend sino-américain sur la question des devises – craignant que, si cela se produit, la charge politique d'un tel événement soit tellement forte qu'elle fasse exploser le système commercial mondial.
    Le tableau est similaire partout où de grandes espérances sur la coopération multilatérale se sont fait un jour sentir. Les négociations sur le climat ont frôlé le désastre complet à Durban, en Afrique du Sud, à la fin 2011 – mais rares sont ceux qui croient que les vagues vestiges d'accords signés là-bas auront un quelconque effet mesurable sur le problème global. Les efforts du G20 pour pousser plus avant de nouvelles formes de régulation financière mondiale ont eux aussi déçu. La crise au sein de l'Union européenne – qu'on voit depuis longtemps comme la championne de la gouvernance globale – a nui à la cause du multilatéralisme dans son ensemble.
    Il y a quelques mois, je me suis retrouvé assis à côté d'un haut fonctionnaire européen et il s'est avéré qu'il avait lu mon livre. «Mon boulot, c'est de prouver que votre thèse de la somme nulle est fausse», m'a-t-il dit. Je lui ai répondu que, en tant qu'auteur, j'espérais avoir raison – mais qu'en tant qu'être humain et Européen, j'espérais avoir tort. Mon compagnon de table a éclaté de rire et a dit «c'est trop dialectique pour moi».
    C'est ce qu'il y a de bien avec les fonctionnaires européens, ils sont heureux de discuter avec leurs détracteurs, et n'ont pas de soucis à employer des mots comme «dialectique». J'ai néanmoins peur que ces technocrates cultivés ne s'en sortent pas très bien dans la nouvelle ère qui s'annonce. Un monde à somme nulle pourrait mobiliser des forces bien plus obscures.
    Gideon Rachman
    Traduit par Peggy Sastre
     

Partager cette page