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Rééducation antisecte à la chinoise

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par Orang Malang, 6 Octobre 2010.

  1. Orang Malang

    Orang Malang Alpha & Oméga
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    LE MONDE - 21 août 2010

    Le rendez-vous, organisé dans un endroit discret quelque part dans Pékin, avait fait l'objet d'un luxe de précautions. Militant de la secte interdite Fa Lun Gong, l'homme vêtu de blanc, qui salue son interlocuteur en joignant les mains à hauteur de visage, a toutes les raisons de se montrer prudent : depuis sa sortie de prison, en 2003, il est en fuite, clandestin dans son pays, dépourvu de passeport, menacé de se faire à nouveau incarcérer en cas de contrôle policier inopiné. Sans parler des conséquences s'il se faisait surprendre en train de dénoncer les pratiques brutales du régime chinois devant un journaliste étranger...

    Ce Chinois d'une quarantaine d'années, dont on ne peut évidemment révéler ni le nom, ni le lieu de naissance, ni son ancienne profession, a voulu témoigner. Ce qu'il a vécu au début de ce siècle dans les geôles de la République populaire illustre la violence avec laquelle les autorités chinoises tentent de briser la résistance des membres du Fa Lun Gong, bizarre secte messianique mêlant bouddhisme et taoïsme, qui était, à la fin du XXe siècle en Chine, sous la coupe d'un gourou supposé posséder des pouvoirs surnaturels...

    Depuis une dizaine d'années, la férocité de la répression du système policier chinois à l'encontre du mouvement est à la mesure de la "menace" que celui-ci aurait pu faire peser sur le monopole du parti. Tel est en tout cas la perception de Pékin, capitale d'un empire dont certaines dynasties furent jadis ébranlées par le surgissement de sectes millénaristes.

    Cet homme sans nom, grand, beau, musclé, aux tee-shirt et pantalon blanc immaculé, a participé au stupéfiant rassemblement du 25 avril 1999 à Pékin devant les portes de Zhong nan Hai, le siège du pouvoir chinois, à l'ouest de la Cité interdite. Un défi impensable au régime, devant ces bâtiments situés au coin de la place Tiananmen !

    Ce jour-là, une dizaine de milliers d'adeptes du Fa Lun Gong protestaient contre l'arrestation, deux jours plus tôt, de plusieurs de leurs camarades lors d'un autre rassemblement. C'est à ce moment que l'existence de l'homme en blanc a basculé. C'est à partir de ce moment que le pouvoir se prépara au lancement d'une campagne de répression tous azimuts contre la secte.

    La répression, explique l'homme, n'avait cependant pas commencé immédiatement. "Durant deux ou trois mois après la manifestation de Pékin, la police avait procédé à de nombreuses investigations, cherchant qui pratiquait le qi gong (les exercices respiratoires qui forment la base des pratiques des membres du Fa Lun Gong), recoupant patiemment les informations." Quand les premières arrestations ont commencé, il a vécu durant des semaines une vie de clandestin. "J'étais un nomade. Je ne dormais jamais deux fois au même endroit."

    Etrangement, et parce que, affirme-t-il, il veut faire "valoir ses droits", il va finir par se rendre à la police, à Pékin, dans les derniers jours de l'année 2000. On s'empare aussitôt de lui, on le traîne dans un véhicule, on le conduit dans une des prisons du Lao Jiao, le système de "rééducation par le travail" qui permet d'embastiller les "déviants" - drogués, prostituées, voleurs - par une simple décision de police, sans déférer les personnes arrêtées devant un tribunal.

    Notre homme était-il aussi naïf qu'il veut bien le dire ? Ou simplement animé d'un courage aveugle, figure solitaire face à l'appareil répressif chinois ? Toujours est-il qu'il n'en revient pas : "Je ne pouvais pas croire que mon gouvernement était aussi mauvais. J'ai alors perdu alors tout espoir dans ce régime, toute illusion sur le pouvoir qui dirige la Chine."

    Durant des heures, qui se confondent en jours et en semaines, il doit répondre aux questions de ses "rééducateurs". On lui ordonne d'abjurer sa "foi". Il refuse. Quand ses interrogateurs lui crachent qu'il ferait mieux de renoncer "à ce culte diabolique", il crie : "Vous avez tort ! C'est vous qui vous trompez !" Il jure n'avoir jamais cédé. Il le dit sans forfanterie, comme si cela allait de soi.

    Dix ans plus tard, il décrit ses tortures en multipliant les contorsions, en mimant les douleurs avec force grimaces.

    "On m'a privé de sommeil, me réveillant à toute heure de la nuit. Parce que j'étais un récalcitrant, on m'a enfermé avec quatre détenus de droit commun. Pendant que l'un se reposait, les autres me surveillaient. Ils allaient devenir mes tortionnaires." L'homme passe sous la table de la pièce où il raconte son histoire et se glisse sous un lit imaginaire : "On me forçait à m'allonger sous mon lit et l'un de mes compagnons de cellule sautait sur le matelas, pour faire absorber tous les chocs par mon dos. Parfois, on m'attachait de telle manière que mon corps était désarticulé, forcé de rester dans des poses douloureuses durant des heures."

    Parce qu'il persiste, on passe aux chocs électriques. Il dégrafe son pantalon, montre des marques bleutées sur son torse, ses jambes. Il dit que ce sont les stigmates des brûlures provoquées par les électrodes.

    L'homme raconte son histoire sans presque jamais s'arrêter, son débit s'accélère au fur et à mesure qu'il dévide la pelote de ses souvenirs. "Plus ils s'acharnaient, plus j'étais convaincu que c'était moi qui étais dans la bonne voie. Ils n'avaient aucune autorité légale pour me faire subir de pareilles choses. Je leur hurlais : "Je vous traînerai en justice"." Quelque temps plus tard, il commence une grève de la faim. Il est nourri de force. Ses geôliers lui disent : "Regarde ce que tu es devenu ! Tu n'as donc aucune pitié pour ton corps ?"

    Parfois, des visiteurs d'organisations des droits de l'homme, des journalistes ou autres observateurs extérieurs obtenaient l'autorisation de "visites guidées". L'ambiance changeait alors, raconte l'homme : "D'un seul coup, les prisonniers qui avaient accepté de renoncer au Fa Lun Gong pouvaient regarder la télé, jouer au basket, avaient accès à une bibliothèque." Un théâtre qui ne durait pas, bien sûr. Et pour les "enragés" comme lui, il n'y avait aucune possibilité de se voir accorder de telles faveurs.

    L'homme va passer un an et demi dans la prison du Lao Jiao. Puis, parce qu'il s'obstine, on prolonge sa détention de cinq mois. Encore de quatre. Au bout de vingt-huit mois, il est libéré. Avant d'être placé dans un centre de détention moins dur, où on pratique cependant le "harcèlement psychologique".

    Mais son calvaire touche à sa fin. Il est finalement envoyé chez ses parents, dans une province de l'ancienne Mandchourie où il est censé rester en résidence surveillée. Un jour, il craque, il s'enfuit. Depuis, il a repris une existence de nomade traqué, sachant qu'il ne pourra peut-être jamais sortir de Chine. "J'ai pris beaucoup de risques pour vous rencontrer", dit-il.

    Que reste-t-il aujourd'hui des réseaux Fa Lun Gong en Chine, la secte possédant de nombreux centres dans le monde entier ? Des sympathisants discrets, "sous-marins" cachés, sont-ils encore en mesure de faire du prosélytisme, à coups de tracts dans les boîtes aux lettres, de coups de téléphone, comme le disent certains Pékinois ? "Nous n'avons jamais été vraiment bien organisés, soutient l'homme. Mais le parti continue de nous craindre car nous savons bien comment dénoncer sa noirceur !"
     

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