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Quelques formes de luxe immatériel dans la Chine ancienne

Discussion dans 'Informations Chine' créé par mam721, 23 Mai 2012.

  1. mam721

    mam721 Membre Silver

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    Les moralistes , en Chine comme ailleurs, s’accommodent mal du luxe le plus courant, celui de l’étalage de bien parfois raffinés, mais surtout couteux et ostentatoires. Dès l’Antiquité, les sages, ainsi qu’en témoignent certains textes vénérables tels le « Classique de la piété filiale XiaoJing) dénonçaient les dangers de son usage et les catastrophes qui en découlent, usage dont un prince avisé se tient toujours à l’écart : « …Celui qui est au-dessus des autres quelque riche qu’il soit, il ne donnera pas dans le luxe. En évitant les périls de l’élévation, il en perpétuera la durée ; en se préservant du luxe, il jouira continuellement de l’abondance. Sa grandeur et ses richesses assurées, elles assureront son rang suprême à sa famille et la paix dans ses états ».

    La condamnation parait sans appel : tout excès est condamnable ; or le luxe porte ne lui un caractère de superfluité qui conduit droit au désastre.
    Pourtant, en Chine comme ailleurs, les fruits défendus ou inatteignables pour le commun des mortels ne manquent pas de séduction ; on y aime et l’on y pratique sans remords la profusion, l’entassement et ses excès « ordinaires », de ces extravagances auxquelles se laissent aller justement les riches, les puissants, les conquérants, les intriguant, ceux dont la fureur de vivre ne saurait se contenter des subtils équilibres auxquels aspirent philosophes et censeurs que leur tempérament ou les circonstances détournent de tel égarements.

    En contrepoint, historiens, romanciers et analystes ne manquent jamais une occasion, sous prétexte d’enseignement, de mettre en scène des personnages peu recommandables, mais assurément fascinants, et donc les appétits illimités produisent une attirante odeur de soufre : les plus universellement célèbres sont la « précieuse concubine » Yang Guifei (759-786) qui à la cour des Tang, entraina l’empereur dans un tourbillon de fêtes et de plaisirs, conduisant, en toute inconscience, le pays au désastre ; ou encore l’impératrice Cixi (1835-1908) qui au début du XXe siècle, alors que s’effondrait l’Empire exsangue recevait le corps diplomatique lové dans un inestimable châle, fait d’une résille de perles fines dont chacune était grosse comme un œuf de perdrix.

    Pourtant, d’autres éclairages, au-delà de l’excentricité pittoresque de ces pratiques banales dans leurs démesure, révèlent une situation plus complexe et chargée de multiples sens. Portant avec lui des connotations de raffinement et de cout extrême ou inhabituel, le luxe fait en effet partie intégrante de l’apparat des rites tels que les définit Sima Qian (145-86 avant notre ère) : ces gestes qui contribuent à établir une hiérarchie, une indispensable distance si nécessaire à la vie de la communauté qui (Sima Qian n’en doute pas un instant) tous s’en accommodent et l’acceptent : « L’Homme, dès sa naissance, a des désirs ; si ses désirs ne sont pas satisfaits, il ne peut pas s’irriter ; s’ils s’irrite sans aucune mesure, il y a des contestations, et les contestations produisent le désordre. Les anciens rois détestaient ces désordres ; c’est pourquoi ils ont institué les rites et les convenances pour établir des séparations, et par là, ils ont rassasié les désirs de l’homme, ils ont subvenu aux demandes de l’homme. Telle est l’origine des rites. C’est pourquoi le rites sont ce qui satisfait ».

    L’usage ritualisé d’attitudes et d’objets particuliers satisfait donc les hommes, non pas dans le sens qui nous parait naturel aujourd’hui, mais dans la mesure où ces attitudes et ces objets assignent à chacun sa place dans la société : ils servent à faire connaitre ce qui lui est imposé comme ce qui lui est dû, ce à quoi les uns peuvent prétendre et ce que les autres n’auront jamais.

    Montesquieu, nourri des témoignages des missionnaires, le disait, pour sa part, en une formule lapidaire : « les rites des chinois semblent ordonner que tout se sépare » Or séparer, témoigner de manière ostentatoire est aussi l’un des plus voyant effets de luxe lorsqu’il renvoie à la valeur honorifique des convenances et aux hiérarchies qu’elles impliquent, aux distinctions qu’elles suggèrent entre les happy few et les autres.

    Pister au fil du temps les traces anciennes de ces séparation et classements ritualisés peut se pratiquer en interrogeant, comme il est habituel, deux types de sources : les vestiges matériels et les textes. Les premiers abondent, témoignant, de génération en génération de la richesse des matières et d’un extrême raffinement des techniques ; mais ils ne parlent pas toujours autant qu’on imagine et leur sens demeure plus d’une fois obscure, car leur significations varient d’une époque, d’une région, d’un groupe familial à l’autre.

    Certains textes antiques en revanche peuvent peut-être offrir, de par leur caractère très général, quelques éclairages intéressants : dument remis en forme au début de l’empire des han (au 2eme siècle avant notre ère), ces documents antiques jouèrent pendant 2000 ans le rôle de références canoniques. Leur influence, dument réactivée sous les Ming, ne s’effaça qu’avec le système impérial et la première Révolution Culturelle que la Chine moderne connut : celle du mouvement du 4 mai 1919.

    Auparavant, le prestige de ces textes anciens et des comportements rituels qu’ils décrivaient demeura stable, tout au moins au cours du 2eme millénaire. Par exemple, au XVIe siècle, yang Tingyun (1557-1627), l’un des fonctionnaires amis de Mattéo Ricci et par ailleurs homme tourné vers les nouveautés, exprimait ainsi son intime conviction : les rites nourrissent les hommes exactement comme la terre nourrit les plantes.

    Tentons donc de pister un luxe éventuel à travers quelques exemple de rites à la fois familiers et anciens. Il ne s’agit pas de mesurer leurs plus ou moins grand éclat, mais de regarder, justement, ce qu’ils séparent et, ce faisant hiérarchisent : ce qu’ils accordent aux uns et refusent aux autres.

    Premier clivage et premier luxe : avoir quelqu’un à qui parler.

    Si l’on croit le Liji, il est des bien qui semblent communs, partagés par tous, et qui pourtant peuvent faire lourdement défaut. C’est du moins ce qu’un passage exprime, sous la forme d’une liste, comme on le fait toujours dans les sociétés anciennes : « on appelle orphelin, l’enfant qui a perdu son père, solitaire et délaissé le vieillard qui n’a pas de fils, veuf le vieillard qui n’a plus de femme, veuve la vieille femme qui n’a plus de mari. Ces quatre classes de personnes sont les plus indigentes qui soient sous le Ciel ; elles n’ont personne à qui elles puissent s’adresser ». Ainsi, tous les hommes n’ont pas accès à la parole, sous la forme d’un échange. La mort, en déchirant le tissu des relations naturelles, crée un premier clivage entre ceux qui peuvent trouver à qui parler et les autres que la solitude plonge dans la misère morale.

    La vie normale est symétrie…

    Ces textes antiques, cependant, ne font pas que répartir, séparer les êtres et les situations ; ils tentent aussi de les organiser en établissant des parallèles, selon des équilibres plus ou moins stables. Ainsi apparaissent des symétries, mettant l’un à côté de l’autre mais au même échelon rituel. Comme on peut s’y attendre, on y trouve, en tout premier lieu, l’homme et la femme, célébrant une forme d’égalité théorique qui détonne avec ce que l’on sait de la réalité sociale chinoise dans les derniers siècles de l’Empire : « Une femme, trois mois après son entrée dans la maison de son mari, aide son mari à présenter des offrandes à ses pères défunts » et plus loin : « un fils ainé qui deviendra chef de la famille après la mort de son père, eut il 70 ans, ne peux pas rester sans avoir une femme qui préside avec lui aux cérémonies qu’il devra accomplir en l’honneur de ses parents défunts ». Car c’est le couple, dans sa globalité bipolaire, qui préside aux destinées et transmet la vie. Cette égalité rituelle se trouve également dans d’autres pratiques, beaucoup moins solennelles qui entourent par exemple, les rapports entre belle-mère et gendre : « Le gendre va faire visite à la femme du maitre de la maison. Celle-ci, l’un des deux battants de sa porte fermé est debout dans la cour. Le gendre se tient debout en dehors de la cour, le visage tourné vers l’est. La belle-mère le salue une fois à genoux. Le gendre à son tour la salue deux fois à genou. La belle-mère le salue une seconde fois à genoux. Le gendre s’en va ». Ailleurs, on dit aussi qu’un homme et une femme se rendent réciproquement le salut.

    … Pourtant c’est l’inégalité assumée qui tient en ordre la société

    Cette égalité proclamée sur le plan des principes s’articule cependant avec une hiérarchisation si stricte qu’elle aboutit à maintenir une séparation rigoureuse entre ceux qui sont au-dessus et ceux qui restent au-dessous, par exemple, des adultes maintenus en état d’enfance, jusqu’à ce point ou, les années passant, affirmer leur nature d’adulte deviendra, enfin un luxe permis : « Un chef de princes ou un simple prince a une épouse, des femmes de second rang, des femmes de 3[SUP]ème[/SUP] rang et des concubines. Les femmes du deuxième rang ou au-dessous s’appellent toutes petites servantes. Un fils en présence de ses parents se désigne lui-même par son nom d’enfance ».

    Car il existe un luxe accessible à tous : vieillir !

    Séparer, catégoriser toujours : c’est le moyen tel qu’il se dégage de ces textes anciens, de faire tourner indéfiniment la vie. On attends des jeunes adultes qu’ils se mettent de toutes leurs forces au services de vieux… avant de vieillir eux-mêmes et de recevoir enfin les honneurs et les services dont ils ont tant gratifié leurs ainés. Qui a la chance de ne pas mourir avant d’avoir élevé puis marié ses enfants goute ainsi (aux dépens des plus jeunes et sans doute avec un certain sentiment de revanche) une sorte d’avant-gout du paradis, un paradis sur terre, ou la soie, le bon vin, les pierres précieuses, les fleurs rares, les animaux de compagnies, les meubles élégants vous reviennent de droit et luxe suprême n’appartient qu’a vous : « Une femme mariée ne se retire pas dans ses appartement particuliers sans l’agrément de sous beau-père ou de sa belle-mère. Elle n’entreprend aucune chose, grande ou petite, sans avoir demandé et obtenu l’autorisation. Un fils et sa femme, du vivant des parents ne possèdent en propre ni biens ni animaux domestiques ni mobilier. Ils ne prêtent ni ne donnent rien à personne de leur propre chef. Lorsque quelqu’un donne à une femme mariée de la liqueur, des comestibles, des vêtements, de la toile, de la soie, des pierres de prix ou un mouchoir, des iris ou des orchidées sauvages, elle les reçoit et les offre aux parents de son mari. Si ceux-ci les acceptent, elle s’en réjouit comme si elle recevait une nouvelle faveur. S’ils les lui rendent, elle les refuse. S’ils ne lui permettent pas de persévérer dans son refus, elle reprend les objets comme si elle les recevait en présent une seconde fois, et elle les tient renfermés, jusqu’à ce que les parents de son mari en aient besoin ».

    Un pas de plus : mourir, puis devenir un ancêtre

    Néanmoins, il y aurait une situation plus enviable encore : paradoxalement, celle des morts, ou du moins de certains morts. Les défunts qui ont accès à ces luxes sont ceux qui bénéficient d’honneurs suprêmes, en ce moment privilégié ou les funérailles fournissent aux familles l’occasion de penser, définir mettre en évidence l’articulation de leur organisation au sein d’elles-mêmes comme au sein de la communauté à laquelle elles appartiennent. Et pourtant la hiérarchie ne s’arrête même pas là ; mourir ne suffit pas encore. Il faut aussi, luxe d’outre-tombe, que quelqu’un s’occupe de transformer qui vient de trépasser en un ancêtre. Tout défunt, en effet, n’entre pas automatiquement dans cette catégorie qui symbolise le vœu ancré au cœur de tous : faire durer la vie le plus longuement possible et peut être indéfiniment, recherché une forme d’immortalité, fut ce à travers la seul mémoire des hommes. Cette quête, omniprésente dans les croyances populaires, se lit sans fin dans les représentations chinoises. Elle explique aussi la pérennité et la solidité de la famille, du lien biologique : de l’autre, perpétuant à la fois une communauté de chair et la survie psychique, sous la forme de la mémoire et de tous ses maillons.

    Le degré suprême du luxe : l’harmonie

    Ces parcours individuels conduisent enfin au luxe suprême : celui qui lie l’être humain au monde, qui le rend acteur de l’harmonie, et donc l’union créatrice de l’homme et de la femme est le plus beau symbole. Ce très vieux terme n’a aujourd’hui encore rien perdu de sa puissance d’évocation. Il apparait d’une certaine manière récurrente dans les discours politiques, dont les étrangers décèlent et dénoncent volontiers une forme d’imposture, rappelant que cette harmonie, officiellement si prisée, se fait dans la plus totale inégalité des êtres au sein de la société chinoise actuelle. Ces bribes de textes anciens suggèrent sur ce point quelques complexités supplémentaires. Elles rappellent que cette notion d’égalité, primordiale pour les Occidentaux, n’apparait pas dans les traditions les plus classiquement fondatrices de la société chinoise traditionnelle : celle-ci repose au contraire sur l’harmonisation des inégalités, sur l’organisation orchestrale d’élément divers et le plus souvent férocement hiérarchisés. Ce qui est recherché est la symétrie dans un équilibre parfait : une balance, toujours sur le point de se mouvoir et pourtant stable.

    La raison en est que présence et absence, luxe et pauvreté ne sont que les deux facettes d’un tout. Les taoïstes le disaient déjà : le monde n’est perceptible que dans la mesure où il est duel ; pour exister le luxe doit donc s’opposer ; cela conduirait il à l’idée qu’il n y a pas de luxe sans dénuement ?
     

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