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L'Europe fais aux défis chinois (2ème partie)

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par Orang Malang, 7 Septembre 2010.

  1. Orang Malang

    Orang Malang Alpha & Oméga
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    Il est clair aujourd'hui que l'obsession du gain et le mépris des plus vulnérables nous conduisent dans l'impasse du point de vue de l'économie mais aussi de la société. Prenant acte de ce problème, la thématique de la "société du care" qui commence à faire débat introduit une référence salutaire au soin mutuel : elle admet que l'homme n'est pas guidé par le seul égoïsme mais que ses motivations représentent un mixte d'intérêt et de désintéressement, selon les termes de Marcel Mauss. Cette conception qui fait place à la complexité des comportements n'est pas une affaire de bons sentiments mais une question d'égalité dans la différence.

    Cette perspective humaniste ne peut prendre toutefois consistance que si elle se traduit dans l'orientation des pouvoirs publics, ceux-ci ayant la responsabilité de renforcer les actions collectives qui attestent pratiquement du souci des autres. Autrement dit, prendre au sérieux l'idée de "société du care" implique de définir une politique de l'association dans laquelle les associations deviennent éligibles au soutien public à partir du moment où elles sont des supports d'attention aux autres dans la sphère publique.

    Une telle évolution est loin d'être acquise. Elle suppose d'abord de rompre avec les deux tendances dominantes qui subordonnent les associations à l'Etat et au marché. Elle suppose ensuite de définir de nouvelles règles du jeu entre pouvoirs publics et associations. Les associations sont à la croisée des chemins et aller vers une société de soin mutuel implique d'identifier les menaces de deux scénarios principaux dans lesquels elles sont prises avant de spécifier les formes d'un troisième scénario qui trace les contours institutionnels d'une société de respect mutuel.

    Le premier scénario est celui de la dépendance aux autorités publiques. Il confirme le contrôle des associations. Leur instrumentalisation au service d'objectifs fixés par les tutelles peut dans ce cas se coupler avec la mise en place d'un secteur public au rabais, les associations avalisant le désengagement de l'Etat. Dans ce scénario, les associations n'ont aucune spécificité. Avec la révision générale des politiques publiques, les contrats pluriannuels d'objectifs et de moyens manifestent désormais dans le champ associatif des changements de fond qui ont déjà affecté d'autres secteurs. L'administration veut rationaliser les associations par leur regroupement, ce qui va de pair avec leur confinement dans une fonction de prestataires de services, de plateforme technique. La baisse des coûts est l'objectif prioritaire et l'évaluation est rabattue sur la standardisation des résultats, ce qui n'autorise plus guère les associations à innover ou à co-élaborer l'intérêt général.

    Le deuxième scénario, est celui des associations comme agents de moralisation du capitalisme. Il est en train de se créer un nouveau discours sur les associations. Elles devraient se professionnaliser en matière de gestion pour devenir des social business. Dans ce modèle, il n'y aurait finalement qu'un mode de gestion pour toutes les organisations. Les associations seraient en retard, il faudrait qu'elles adoptent toutes les techniques des entreprises privées pour aboutir à ce professionnalisme qui leur permettrait de mieux assurer leur fonction sociale. Cette option traduit une croyance dans le management grâce auquel les associations arriveraient à remplir un nouveau rôle. Elle s'avère très séductrice pour un certain nombre de responsables associatifs qui se sont engouffrés dans cette focalisation sur la gestion. A cela s'ajoute la théorisation d'une nouvelle philanthropie. La venture philanthropy procède du même mouvement, elle ferait preuve d'efficience parce qu'elle adopterait les techniques du management le plus moderne . Ce scénario met les associations au service du nouveau capitalisme. Les associations serviraient à moraliser le système qui resterait inchangé. L'idéologie de L'Homme économique, analysée par Christian Laval, les convert it en acteurs économiques d'appoint… Avec la crise, nous sommes dans un moment où le capitalisme a besoin des associations pour se relégitimer. Ce n'est donc pas un hasard, que l'on ait consacré dans les deux dernières universités d'été du Medef des ateliers aux associations, qu'on ait introduit des expressions comme "capitalisme sans but lucratif" pour les désigner.

    RÉINVENTER L'ACTION PUBLIQUE

    Les associations sont grandement déstabilisées par les deux tendances qui viennent d'être mentionnées, en témoignent les nombreux appels, rencontres et colloques rendant compte récemment du malaise de leurs acteurs. Mais cet enrôlement au service du capitalisme moralisé ou de l'Etat modernisé n'est pas inéluctable. L'horizon de société de soin mutuel peut aider à aborder une nouvelle phase dans laquelle l'enjeu devient celui d'envisager une démocratisation réciproque des pouvoirs publics et des associations. Dès lors l'action publique ne relève plus de monopole étatique sans toutefois que la société civile n'ait vocation à remplacer l'Etat.

    C'est un troisième scénario qui se présente, beaucoup plus prometteur en termes de démocratisation de nos sociétés. L'un des principaux défis collectifs auquel nous sommes confrontés dans ce troisième scénario, c'est de réinventer l'action publique en travaillant beaucoup plus sur les articulations entre les pouvoirs publics et l'action associative. Pour que ce troisième scénario se mette en place, il est nécessaire que les associations concrétisent leur dimension d'espace public. Les associations ont une activité économique. Mais, elles ne sont pas seulement des entreprises. Elles sont aussi des lieux d'expression, des lieux de formalisation d'un certain nombre d'exigences démocratiques. Elles ne sont pas simplement des organisations, elles sont des projets et des institutions avec une histoire, un patrimoine immatériel. Cela les amène à travailler sur leur fonctionnement interne pour mieux faire apparaître cette dimension et mieux la porter à l'extérieur. En Amérique du Sud, un certain nombre de dynamiques associatives jouent sur ce levier. Les associations de ce continent ont ouvert des forums, des arènes au niveau territorial pour rentrer en dialogue avec les pouvoirs publics. L'idée est qu'une politique publique ne se construit pas uniquement à partir du sommet, elle se construit dans un dialogue qui est à la fois conflictuel et constructif avec les associations de la société civile.

    Tout un ensemble d'expériences permet d'aller dans le sens d'une co-construction des politiques publiques à partir d'associations dont l'activité n'est pas uniquement économique, mais est aussi délibérative. Il s'agit qu'elles se rassemblent et prennent la parole plus fortement pour un nouveau dialogue avec les pouvoirs publics. Leur expression peut alors rencontrer les interrogations des responsables publics concernant les incertitudes démocratiques. C'est autour de cette co-élaboration inédite qui peuvent se trouver les méthodes propres à concrétiser l'idée de "société du care".



    Jean-Louis Laville est l'auteur de Politique de l'association (Seuil, 2010).

    Jean-Louis Laville, professeur du Cnam
     

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