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Les ressorts érotico-sexistes du marché de l'emploi chinois.

Discussion dans 'Informations Chine' créé par charko, 25 Avr 2018.

  1. charko

    charko Membre Gold

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    Les ressorts érotico-sexistes du marché de l'emploi chinois
    Léa Polverini — 25 avril 2018 à 16h07 — mis à jour le 25 avril 2018 à 16h07

    En Chine, le sexisme prospère sur le marché de l'emploi: les discriminations liées au genre s'affichent clairement sur les petites annonces, celles du gouvernement étant en tête depuis des décennies.
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    La pornstar japonaise Sola Aoi, lors d'un événement promotionnel organisé par Alibaba Group à Beijing, le 29 mars 2012. | STR / AFP

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    Temps de lecture: 9 min

    Sur l'écran, une jeune femme vêtue d'un mini-short en cuir se déchaîne autour d'une barre de pole dance sur fond de musique pop. Elle clame: «Le plus important c'est qu'il me traite bien. Et il doit être très beau!».

    La vidéo n'est pourtant pas celle d'une pub pour un site de rencontres ou d'escorts, mais une annonce à destination d'hommes cherchant un emploi dans la programmation, diffusée par Alibaba Group, l'une des plus grandes compagnies de commerce électronique au monde. Cette «déesse» du pole dance est présentée comme la collègue type qui accueillera les nouveaux venus dans l'entreprise, appât de taille pour entreprise séduisante.

    Le sexisme pour slogan
    Le spot est vieux de six ans, mais n'a pas pris une ride dans la société chinoise. Au slogan «j'adore les mecs de la tech» en ont succédé d'autres, dans la même veine: «#Avantages de fin de soirée» (Alibaba), «Trouver un job = trouver une femme» (Meituan, spécialiste de la vente en ligne), le tout sur fond de publicités présentant de jeunes Chinoises légèrement vêtues arborant sourires coquins ou poses suggestives, quand les publicitaires ne se contentent pas de montrer simplement leurs jambes, culotte en dentelle baissée aux mollets.

    Des images aux actes, la barrière est vite franchie: lors d'un événement organisé en 2017 par la géante des services internet Tencent Holdings, des employées devaient ouvrir avec la bouche une bouteille d'eau coincée entre les jambes de leurs collègues masculins, mimant une fellation sous les encouragements du public.

    Dans le milieu de la tech chinoise, le sexisme fait partie de la culture d'entreprise. S'il y est frappant, visible à l'affiche et outrancier, il ne fait pourtant pas exception dans le pays, en dépit d'une législation –floue et lacunaire– contre la discrimination genrée dans le monde du travail.

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    Le sexisme pour loi
    En fait, le sexisme s'inscrit jusque dans les réglementations supposées combattre les discriminations de genre. Le code du travail chinois ainsi que les Lois spéciales sur la protection du travail des femmes appliquées depuis 2012 par le ministère du Commerce interdisent aux femmes l'accès à certains emplois sous motif de leur protection: sont concernés des emplois à forte pénibilité, comme le travail dans des mines, l'installation de lignes électriques, d'échafaudages, ou des postes qui demandent de porter de façon répétée des charges de plus de 20kg. La liste n'a cessé de s'étendre par amendements successifs, qui permettent encore d'appliquer l'interdit à certaines conditions: lorsqu'une femme a ses règles, allaite ou est enceinte.

    Cet environnement réglementaire, qui contrarie les dispositions anti-discrimination existant dans la Contitution, reflète une norme empreinte de sexisme et institutionnalisée qui n'est ni nouvelle, ni le privilège de certaines entreprises.

    «Les discriminations de genre sont quelque chose de très généralisé, prévalent à la fois dans la société chinoise et sur le marché de l'emploi», explique Éric Sautedé, directeur du développement du China Labour Bulletin, une ONG de défense des droits des travailleurs chinois.

    «C'est l'envers du capitalisme sauvage et du pragmatisme: les recruteurs ne s'adossent pas sur certaines valeurs de respect de l'individu. Si on a besoin d'hôtesses d'accueil jolies et avenantes qui ont des talents sociaux, on n'hésite pas à le mettre dans l'annonce.»

    Éric Sautedé, chercheur

    Également chercheur associé au Centre d’études français sur la Chine contemporaine, il poursuit: «Si le Parti communiste chinois et la République populaire de Chine sont beaucoup plus égalitaires vis-à-vis des femmes que ne l'était la République de Chine, le creusement des inégalités, les discriminations à l'emploi et sur le lieu de travail n'ont fait qu'empirer avec la politique d'ouverture des années 1992-1993. Il y a une sorte de pensée, d'état d'esprit général qui fait que la discrimination est naturelle. C'est l'envers du capitalisme sauvage et du pragmatisme: ils ne s'adossent pas sur certaines valeurs de respect de l'individu. Si on a besoin d'hôtesses d'accueil jolies et avenantes qui ont des talents sociaux, on n'hésite pas à le mettre dans l'annonce. À cet égard, la loi et la pratique de l'administration publique sont les premières à donner le mauvais exemple.»

    De fait, les annonces d'emploi se font les vitrines des biais discriminatoires liés au genre qui peuvent s'exercer dans différents organismes depuis des décennies. L'organisation Human Rights Watch a analysé en une dizaine de mois plus de 36.000 offres d'emplois tous secteurs confondus à caractère sexiste et discriminatoire publiées en Chine depuis 2013, dont elle vient de faire état dans un rapport paru le 23 avril. Que ce soit dans le secteur public ou privé, les employeurs n'aiment pas avoir affaire aux femmes, sinon en tant que devanture promotionnelle, souvent sexualisée à outrance.

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    Des employées priées de présenter comme des actrices porno
    19% des offres d'emploi proposées par le gouvernement depuis 2018 indiquent explicitement être destinées à des hommes, que ce soit sous forme exclusive ou préférentielle. 55% de celles publiées en 2017 par le ministère de la Sécurité publique prenaient soin de préciser: «seulement pour les hommes». Sont mis en exergue les caractères de force, sérieux, résistance à la pression, et la capacité de travailler sur de longues périodes et plages horaires. Pour compensation, on promet à ceux-là qui incarnent virilité et efficacité un environnement peuplé de belles femmes.

    En 2015, Alibaba publiait une offre pour un poste de «motivatrice de programmeur informatique», cherchant des candidates qui présenteraient les mêmes traits que la pornstar japonaise Sola Aoi, à qui l'entreprise avait déjà fait appel lors d'un événement promotionnel en 2012. Après quelques remous dans les médias, la référence à l'actrice a été supprimée, mais l'annonce est restée. L'évocation directe de l'industrie du porno pourrait surprendre, dans un pays où celle-ci est illégale. Dans les faits, elle ne détonne pas plus que ça:

    «Le gouvernement tient un discours répressif qu’il illustre par des campagnes très médiatisées à intervalles réguliers, mais dans les faits la pornographie en ligne n’est pas vraiment sérieusement réprimée. Il y a quelques années on trouvait encore fréquemment des publicités à caractère érotique sur des sites gouvernementaux (qui s’affichent automatiquement par le recours à des régies publicitaires). Le fait est que la lutte contre l’exploitation sexuelle dans son ensemble n’est pas une grande priorité du gouvernement. Du coup les sociétés recourent à des techniques de marketing qu’elles savent être efficaces», explique Séverine Arsène, chercheuse spécialisée sur l'internet chinois et rédactrice en chef du journal numérique de l'université de Hong Kong AsiaGlobal Online.

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    Lorsque les offres visent les femmes, il n'est pas rare que des critères physiques rentrent en compte pour qualification. Ainsi, pour un travail de vendeuse de vêtements, on demandera: «Femme seulement, entre 18 et 30 ans, taille supérieure à 163cm, silhouette mince, plaisante esthétiquement». Pour une réceptionniste: «Femme, entre 20 et 27 ans, taille supérieure à 163cm, excellentes image et tempérament (attachez une photo du quotidien s'il vous plaît)».

    «Ces offres d'emploi reflètent des points de vue traditionnels et profondément discriminatoires, selon lesquels les femmes sont moins capables que les hommes physiquement, intellectuellement et psychologiquement. Les femmes sont les premières à devoir garder leur enfant pour leur famille et elles sont en conséquence perçues comme incapables de s'engager pleinement dans leur travail, elles finiront par quitter un emploi rémunéré à plein temps pour fonder une famille. Le fait de prendre un congé maternité est aussi considéré comme un inconvénient inacceptable ou coûteux pour l'entreprise», développe le rapport de Human Rights Watch.

    Certains employeurs recherchent à cet égard seulement des femmes mariées et avec enfants, misant sur le fait qu'ayant une situation stable, elles ne seront pas amenées à quitter l'entreprise pour mariage ou grossesse intempestives, les congés maternité étant en Chine d'une durée de 98 jours, auxquels peuvent s'ajouter 15 jours supplémentaires pour accouchement difficile et d'éventuelles rallonges en fonction des provinces. Aucune loi n'interdit aux employeurs de poser ce type de questions lors d'un entretien d'embauche, ce qui rend d'autant plus difficiles les plaintes et recours contre ce type de discrimination.

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    Des actions de lutte laborieuses
    Dans une courte vidéo publiée sur le New York Times, la journaliste Lijia Zhang rapportait que seulement trois cas de discrimination basée sur le genre ont pu aboutir devant la justice, amenant les victimes à recevoir des dédommagements de l'ordre de 2.000 yuans, soit environ 250 euros.

    «Il y a en réalité beaucoup plus de cas, mais la plupart sont réglés en dehors des cours de justice. Les montants des arbitrages sont alors beaucoup plus importants, en moyenne entre 30.000 et 50.000 yuans [de 3.900 à 6.500 euros]

    «Le cas de Bao Yating, une employée de Meituan ayant été renvoyée en 2013 à cause de sa grossesse, est assez significatif, raconte Éric Sautedé. Des protestations se sont organisées, elle a fait monter les enchères par médias sociaux interposés. Meituan l'a menacée de poursuites pour diffamation, elle a insisté et a fini par obtenir gain de cause auprès du Comité d'arbitrage du district de Haidian pour les conflits du travail: on lui a versé 250.000 yuans [32.500 euros], ce qui est énorme. Les sociétés de la tech font très attention à leur image, il s'agit moins pour elles d'étouffer l'affaire que de donner une juste compensation.»

    Mais la dénonciation de ces abus demeure extrêmement laborieuse. Début février, une activiste ayant pour pseudonyme Chunqing a envoyé 87 lettres de plaintes relatives à des annonces d'emploi discriminantes aux bureaux locaux de la Fédération nationale des syndicats de Chine et d'autres syndicats, dans 29 provinces différentes. Elle n'a obtenu que treize réponses, dont seulement trois du syndicat national. Une seule, celle du syndicat municipal de Changsha, témoignait d'actions consécutives ayant amené à enquêter auprès de l'entreprise fautive et à la réprimander. Les autres s'appuyaient sur les règlementations du code du travail pour légitimer ces pratiques.

    Les revendications féministes ont du mal à se faire entendre et doivent composer avec un gouvernement prompt à la censure dès lors que les mouvements tendent à prendre de l'ampleur. Les espaces de parole demeurent précaires, ouverts, fermés, réouverts puis refermés au gré du contexte politique du moment.

    «Au cours des années 2000, internet représentait un grand espoir d’ouverture d’un espace de discussion pour la société civile. Mais avec le durcissement politique qui s’est amorcé au début des années 2010 et qui se confirme sous Xi Jinping, cet espace est en train de se refermer. L’un des signes clairs de cela a été l’arrestation d’un groupe de cinq féministes en 2015. On voit que le gouvernement se méfie désormais de l’élan que ce type de mouvements sociaux peut donner à la population chinoises en termes d’organisation collective et de défense de valeurs pluralistes. Il se replie sur les valeurs les plus conservatrices au sein de la société chinoise, et promeut autant que possible la conformité», décrit Séverine Arsène.

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    Persistance et creusement des inégalités
    En Chine, les femmes représentent aujourd'hui 43,6% de la force de travail (pour comparaison, ce taux est de 47% en France, et la moyenne mondiale est à 39,2%). La part de femmes travaillant n'a cessé de décroître au cours de la dernière décennie, passant de 65,5% à seulement 63% en 2017 (71,7% en France). L'écart de salaire entre les hommes et les femmes s'est lui aussi creusé. Alors qu'en 1990, les Chinoises travaillant en milieu urbain touchaient en moyenne 77,5% du salaire des hommes et celles en milieu rural 79%, en 2010, elles n'en touchaient plus que 67% dans les villes, et 56% dans les campagnes.

    Elles demeurent largement sous-représentées dans les postes à responsabilités (20% dans les services de l'État en 2010, quand vingt autres pour cent des agences et compagnies de ce même État ne présentent absolument aucune femme à ce type de position), et font continuellement face à des rejets de la part des entreprises: près de neuf femmes diplômées de l'enseignement supérieur sur dix rapportent avoir déjà été victimes de discrimination liée à leur genre lors de leur recherche d'emploi.

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    Alors qu'une boîte aussi importante qu'Alibaba met en avant une représentation hypersexualisée des femmes, le fait que ces dernières comptent pourtant pour 47% de ses effectifs y compris à haut poste –chiffre que son propriétaire, le multi-milliardaire Jack Ma met en avant comme explication de la réussite de son entreprise–, contribue paradoxalement à normaliser une culture sexiste. Si les femmes y sont mises en valeur, c'est en tant que «chaudasses de la tech» (sic). Dans ces conditions, hommes et femmes ne sont pas homologues, mais tout au plus collègues, les unes figurantes ou hôtesses, les autres travailleurs talentueux.

    «Il y a une espèce de chiasme, un décrochement entre l'horizon d'attente que l'on a pour ces sociétés censées représenter l'absolue modernité, et les représentations des femmes qu'elles véhiculent», relève Éric Sautedé.

    Pendant ce temps, à défaut d'une législation suffisamment claire sur le sujet et d'une volonté d'action de la part des représentants du gouvernement, les discriminations persistent, et les premières condamnées sont les femmes: par leurs employeurs d'un côté, par le régime de l'autre, qui en montre «l'exemple» et continue de réprimer l'activisme féministe.
     
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