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L'écrivain Murong Xuecun se dit "inquiet pour l'avenir de la Chine"

Discussion dans 'Informations Chine' créé par Orang Malang, 14 Mai 2012.

  1. Orang Malang

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    Le Monde.fr | 12.05.2012

    Murong Xuecun, 38 ans, de son vrai nom Hao Qun, est un écrivain engagé comme la Chine en compte peu. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages [seul Oublier Chengdu (Editions de l'Olivier, 2006) a été traduit en français. Gallimard va sortir en 2012 Danse dans la poussière rouge et Comment peut-on être aussi ignorant].

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    Murong Xuecun n'hésite pas à porter le fer là où ça fait mal, dénonçant dans ses livres, la corruption, la censure, la crise morale et la perte des valeurs qui caractérisent la Chine d'aujourd'hui. Il fut l'un des rares à tenter de rendre visite à Chen Guangcheng dans son village du Shandong, l'automne dernier, et à en faire le récit.

    Vous faites partie des rares écrivains chinois de votre génération qui dénoncent les excès du pouvoir. C'est un phénomène assez nouveau...

    Je crois que 2011 a, en quelque sorte, été l'année des écrivains, celle où ils ont commencé à parler. Il faut dire que les dissidents ont été arrêtés et ne pouvaient plus s'exprimer ! Moi par exemple, c'est l'arrestation de Ran Yunfei, en mars 2011, qui m'a mis en colère. En 2010, un de mes amis avait publié un livre, intitulé A Dongguan, sur ces bains où a lieu la prostitution. J'avais dit à l'époque que s'il était arrêté, je serais le prochain. Il a été arrêté...

    Vous ne craignez pas de vous faire arrêter un jour ?

    Depuis le 7 mai, mon compte de microblog Weibo a été suspendu. J'avais 1,8 million d'abonnés. J'ai de bonnes relations avec les gens qui s'occupent de mon compte, ils m'ont dit qu'ils avaient tout fait pour éviter ça. C'est à cause du 4 juin[anniversaire de la répression du mouvement de Tiananmen en 1989], ça va durer un mois. Ils m'ont promis qu'ils feraient tout pour le remettre en ligne très vite. Je n'ai encore jamais été "invité à boire le thé" par la police. Et ils ne sont jamais venus chez moi. Mais nous ne pouvons pas y échapper, donc il faut que chacun, ensemble, nous partagions la peur. Beaucoup de gens ont la possibilité d'émigrer mais je pense que nous ne pouvons pas partir comme cela. C'est notre pays après tout.

    Vous avez comparé le pouvoir chinois à un monstre que les Chinois ne parviennent pas à mettre en cage...

    La Chine est dans une situation très complexe. D'un côté, on voit bien que les gens comme Bo Xilai sont des cas extrêmes. Même le système s'en méfie car ils franchissent toutes les limites. De l'autre, on ne voit pas de nouveau système se mettre en place. Les campagnes menées par Pékin sont inefficaces. Pour parvenir à mener un combat efficace contre la corruption, il faut deux éléments essentiels, qui ne sont pas réalisés : la transparence sur la fortune des cadres et la supervision par le biais des médias.

    Ce monstre sent qu'on le pousse, mais il ne veut toujours pas entrer dans la cage ! Il préfère traîner autour. Mettre le monstre en cage, c'est mener une réforme politique. Et créer une limitation du pouvoir. Je ne vois aucune volonté d'avancer en ce sens.

    Sur le plan économique, la Chine va toujours plus à droite mais sur le plan politique, elle va toujours plus à gauche. Cette voie montre pourtant ses limites. Il sera difficile de garantir la croissance économique en continuant comme cela, avec presque 100 000 "incidents de masse" [manifestations] par an. Je m'inquiète pour l'avenir de la Chine. Nous sommes à un moment de basculement. Il y a un sentiment d'humiliation qui se répand, d'être aussi mal traités. Mais on ne sait pas quand ça va basculer. Ni de quel côté. Ça peut verser vers quelque chose de mieux. Ou de pire, comme une dictature militaire.

    Certes, il y a un réveil de la société civile mais les méthodes des autorités, elles, sont en régression. J'ai dîné récemment avec un ami, un patron de presse. Au cours du repas, il n'a pas arrêté de sortir son portable pour lire les instructions sur les nouveaux sujets censurés qui lui parvenaient sans cesse ! Beaucoup de ceux qui étaient favorables à une réforme pacifique deviennent pessimistes. Ils pensent désormais qu'il faut du sang. Malgré tout, j'ai encore confiance, à condition que les pressions soient suffisantes de la part de la société et des intellectuels, et de la communauté internationale.

    On découvre, avec l'affaire Bo Xilai, un abîme de violence et de corruption, bref, un vide de valeurs : comment expliquez-vous cette crise morale ?

    Ce n'est pas l'affaire de Bo ou d'un seul individu, c'est une question générale. Prenez les gardes qui surveillent Chen Guangcheng. Ils font du mal à un aveugle pour 90 yuans [environ 11 euros] par jours !

    Avant 1949, les Chinois avaient des sentiments de respect et de peur. A la campagne, la paysanne s'adressait au poulet avant de l'égorger, elle était navrée de sa cruauté, mais disait qu'elle devait recevoir des convives. On organisait également des rites bouddhistes pour les animaux avant de les achever.

    Mais depuis 1949, le parti mène un intense travail d'idéologie sur l'éducation. Mao disait : "Je suis un chauve qui tient un parapluie, il n'y a ni loi ni ciel devant mes yeux." Cette éducation nous force à donner notre cœur au Parti. A être fidèle aux organisations du Parti et non à être fidèle à soi-même ! On ne peut pas dire que les Chinois sont bons ou mauvais, c'est le système qui a engendré ce problème.

    Mon ami l'écrivain Ran Yunfei, qui a fait des recherches sur l'éducation depuis 1949, en conclut qu'il y a trop de propagande, trop de haine de l'ennemi de classe. Ce qui explique que nous voyons en chacun un ennemi. Les valeurs morales dans une société ne peuvent être entretenues que par des organisations civiles solides. Mais en Chine les associations de travailleurs, d'agriculteurs, de journalistes, d'étudiants, sont toutes tenues par le parti. Et c'est le bureau des affaires religieuses du parti qui nomme les pasteurs, les curés, les chefs de monastères. Au lieu d'être responsables devant leurs ouailles, ils dépendent du bon vouloir de cadres aux lacunes morales béantes. La destruction de tous les repères moraux est donc naturelle.

    Vous aviez été contacté en 2009 pour écrire un livre sur la campagne antimafia menée par Wang Lijun [le chef de la police de Chongqing qui s'est réfugié au consulat américain de Chengdu en février] ? Comment aviez-vous réagi ?

    C'était en 2009, un jour un ami m'appelle et m'invite dans sa cave à vin. Il me raconte alors que l'équipe de Wang Lijun a été très intéressée par mon livre Danse dans la poussière rouge, qui a pour cadre la corruption judiciaire. Ils voulaient donc m'inviter à Chongqing pour écrire un autre livre sur le sujet. Ils offraient des conditions très avantageuses : une rémunération en plus des droits d'auteurs, et puis ils m'ont dit que je pouvais loger où je voulais. J'ai refusé sans trop y réfléchir. Cette campagne antimafia était déjà surnommée "campagne mafieuse".

    Dans la société actuelle, les gens ont l'intuition que pour s'attaquer aux criminels, il faut quand même se conformer à la procédure pénale. Par ailleurs, il était difficile de savoir ce que je pourrais écrire une fois sur place. Si je n'avais eu que les sources d'un seul côté, je n'aurais pas pu connaître la vérité. Je leur ai dit de suite que je ne voulais pas rédiger un éloge de la police. Ils m'ont répondu que je pouvais ne pas écrire sur la police de Chongqing, ce pouvait être une fiction. Il fallait juste écrire un nouveau livre utilisant des cas de Chongqing.

    Que vous inspire le personnage de Wang Lijun ?

    J'ai entendu toutes sortes de rumeurs, dont je ne peux garantir la véracité. Mais une fois, je suis allé aider la troupe de théâtre de Chongqing à monter une pièce sur la guerre antijaponaise. Le chef de la troupe m'avait raconté être allé dans le bureau de Wang Lijun et, qu'à côté de son bureau, il y avait beaucoup de crânes exposés, ainsi qu'un squelette entier. On pouvait imaginer que cet homme était prêt à faire n'importe quoi et selon n'importe quelle méthode.

    Le 6 février, par exemple, il a fait un discours. Puis il a ensuite dû se déguiser, utiliser un nouveau téléphone, conduire jusqu'au consulat américain... C'est comme un film ! Les crânes dans le bureau, mon imagination n'aurait jamais été jusque-là ! Il y a beaucoup de détails qui sont trop noirs dans la réalité, je n'aurais pas osé les mettre dans mes livres.
    Cette société est vraiment le paradis des romanciers !
     

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