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Comment la Chine peut battre l'Amérique

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par C-E, 3 Février 2012.

  1. C-E

    C-E Dieu
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    A la Une du Quotidien du peuple en ligne.
    Un peu long, mais intéressant. Yan Xuetong, professeur à Tsinghua, appelle notamment à la moralisation du gouvernement chinois, à la justice sociale et à la lutte contre la corruption.
    (C'est moi qui souligne certains passages)



    Avec l'influence grandissante de la Chine sur l'économie mondiale et sa capacité de plus en plus importante à projeter sa puissance militaire, la rivalité entre les États-Unis et la Chine est inévitable. Les dirigeants des deux pays affirment avec optimisme que cette rivalité peut être gérée sans heurts susceptibles de menacer l'ordre mondial.

    La plupart des analystes universitaires ne sont pas si radicaux. A supposer que l'histoire puisse être d'une aide quelconque, l'émergence de la Chine constitue pourtant bien un défi pour les États-Unis. Les puissances émergentes cherchent à acquérir davantage d'autorité sur la scène mondiale, et les puissances en déclin acceptent rarement de passer la main sans combattre. Et compte tenu des différences entre les systèmes politique chinois et américain, les pessimistes peuvent penser qu'il y a une possibilité encore plus élevée de guerre.

    Je suis, politiquement, un réaliste. Des analystes occidentaux ont qualifié mes opinions politiques de « bellicistes », et il est vrai que je n'ai jamais surévalué l'importance de la moralité dans les relations internationales. Mais le réalisme ne veut pas dire que les hommes politiques ne devraient se préoccuper que de la puissance économique et militaire. En fait, la moralité peut jouer un rôle-clé dans la détermination de la concurrence internationale entre les puissances politiques, et pour faire le tri entre les gagnants et les perdants.

    Je suis arrivé à cette conclusion par l'étude des théoriciens politiques de l'antiquité chinoise comme Guanzi, Confucius, Xunzi et Mencius. Ils ont écrit lors de la période antérieure à la Dynastie Qin, avant que la Chine ne soit unifiée en tant qu'empire, il y a plus de 2 000 ans, à une époque où de petits Etats ont lutté sans merci pour des gains territoriaux.

    Ce fut peut-être la plus grande période de la pensée chinoise, et plusieurs écoles y entrèrent en concurrence pour la suprématie idéologique et l'influence politique. Elles étaient pourtant toutes d'accord sur un point crucial : la clé de l'influence internationale réside dans le pouvoir politique et la caractéristique centrale du pouvoir politique était un leadership conscient de l'importance de la moralité. Les dirigeants qui agissaient en accord avec les normes morales à chaque fois que c'était possible sortaient en général vainqueurs de la course au leadership sur le long terme.

    La Chine fut unifiée en 221 avant JC par le roi de Qin, un monarque sans pitié. Mais son court règne ne fut pas aussi marqué par le succès que celui de l'Empereur Wu de la Dynastie Han, qui s'appuya sur un mélange de réalisme légaliste et de « soft power confucéen » pour régner sur la Chine pendant plus de 50 ans, de 140 à 86 avant JC.

    Selon le philosophe chinois de l'antiquité Xunzi, il y avait trois types de leadership : l'autorité humaine, l'hégémonie et la tyrannie. L'autorité humaine fit la conquête des cœurs et des esprits des gens tant en Chine qu'à l'étranger. La tyrannie, qui s'appuyait sur la force militaire, amenait inévitablement à l'émergence d'ennemis. Les pouvoirs hégémoniques étaient entre les deux : ils ne trompaient ni leurs citoyens ni leurs alliés à l'étranger. Mais ils étaient fréquemment indifférents aux critères moraux et recouraient souvent à la violence contre ceux qui n'étaient pas leurs alliés. Les philosophes étaient en général d'accord pour dire que l'autorité humaine gagneraient dans toute compétition avec un pouvoir hégémonique ou tyrannique.

    Ce genre de théorie peut sembler très éloigné de notre époque, et pourtant il y a des parallèles frappants. D'ailleurs, un jour, Henry Kissinger me dit un jour qu'il croyait que la pensée chinoise ancienne avait davantage de chances de devenir la force intellectuelle se situant derrière la politique étrangère chinoise que toute autre pensée occidentale.

    La fragmentation politique de l'ère pré-Qin ressemble aux divisions de notre monde actuel, et les conseils prodigués par les théoriciens politiques de cette époque sont toujours très pertinents aujourd'hui, à savoir que les Etats qui s'appuient sur la puissance militaire ou économique sans se soucier d'un leadership marqué par la morale sont destinés à échouer.

    Hélas, ce genre de points de vue n'est plus guère influent à notre époque de déterminisme économique, quand bien même les gouvernements en disent, officiellement, le plus grand bien.
    Le Gouvernement chinois affirme que le leadership politique du Parti Communiste est à l'origine du miracle économique chinois, mais en fait il agit souvent comme si la concurrence avec les Etats-Unis se fera sur le seul domaine économique. Et aux Etats-Unis, les hommes politiques attribuent régulièrement les progrès, mais jamais les échecs, à leur propre leadership.

    Les deux gouvernements devraient pourtant comprendre que c'est le leadership politique, plutôt que l'utilisation d'argent pour résoudre les problèmes, qui déterminera qui gagnera la course à la suprématie mondiale.

    De nombreuses personnes pensent à tort que la Chine peut améliorer ses relations étrangères rien qu'en augmentant significativement son aide économique. Pourtant, il est bien difficile d'acheter de l'affection : ce genre d'« amitié » ne résiste pas à l'épreuve des temps difficiles.

    Cela veut dire que la Chine doit changer ses priorités et se détourner du développement économique pour créer une société harmonieuse libérée de l'énorme fossé entre les riches et les pauvres que l'on constate aujourd'hui. Cela veut dire remplacer la vénération de l'argent par la moralité traditionnelle et éradiquer la corruption politique en faveur de la justice sociale et de l'équité.


    Dans les autres pays, la Chine doit faire preuve d'autorité humaine pour pouvoir concurrencer les Etats-Unis, qui demeurent aujourd'hui la puissance hégémonique prédominante. La puissance militaire sous-entend l'hégémonie et explique pourquoi les Etats-Unis ont tellement d'alliés. Le Président Obama a fait des erreurs stratégiques en Afghanistan, en Irak et en Lybie, mais ses actes montrent aussi toutefois que Washington est capable de mener trois guerres à l'étranger simultanément. Par contraste, l'armée chinoise n'a pas été impliquée dans un conflit armé depuis 1984 contre le Vietnam, et fort peu de ses officiers supérieurs, sans parler de ses hommes de troupe, ont la moindre expérience du combat.

    Les Etats-Unis ont des relations bien meilleures avec le reste du monde que la Chine, tant en termes de quantité que de qualité. Les Etats-Unis comptent formellement plus de 50 alliés militaires, alors que la Chine n'en possède aucun. La Corée du Nord et le Pakistan sont les seuls quasi-alliés de la Chine. La première a conclu une alliance formelle avec la Chine en 1961, mais il n'y a eu aucune manœuvre militaire conjointe ni aucune vente d'armes depuis des décennies. La Chine et le Pakistan ont bien une coopération militaire substantielle, mais il n'y a aucune alliance militaire formelle entre eux.

    Afin de forger un environnement international amical favorable à son émergence, Beijing a besoin de développer plus de relations diplomatiques et militaires de haute qualité que Washington. Aucune puissance majeure n'est en mesure d'avoir des relations amicales avec tous les pays du monde, ce qui fait que le point central de la compétition entre la Chine et les Etats-Unis sera de voir qui possède le plus d'amis de grande qualité. Et afin d'atteindre ce but, la Chine doit faire preuve d'un leadership moral de plus haute qualité que les Etats-Unis.

    La Chine doit aussi admettre qu'elle est une puissance émergente, et assumer les responsabilités qui découlent de ce statut. Par exemple, quand il s'agira d'offrir une protection à des puissances plus faibles qu'elle, comme les Etats-Unis l'ont fait en Europe et dans le Golfe Persique, la Chine se devra d'établir des accords de sécurité régionale supplémentaires avec les pays environnants, selon le modèle de l'Organisation de Coopération de Shanghai, un forum régional qui englobe la Chine, la Russie et plusieurs autres pays d'Asie Centrale.

    Et sur le plan politique, la Chine devrait s'appuyer sur sa tradition de méritocratie. Les hauts responsables gouvernementaux devraient être choisis en fonction de leur vertu et de leur sagesse, et non seulement en fonction de leurs capacités techniques et administratives. La Chine devrait aussi s'ouvrir davantage et choisir des responsables venant du monde entier, pour peu qu'ils répondent à ses standards, afin d'améliorer sa gouvernance.

    Souvenons-nous en effet que la Dynastie Tang, qui a duré du 7e au 10e siècles de notre ère et qui fut peut-être la période la plus glorieuse de l'histoire chinoise, employa un grand nombre d'étrangers comme fonctionnaires de haut rang. La Chine devrait faire de même aujourd'hui et concurrencer les Etats-Unis pour attirer les immigrants de talent.

    Lors de la prochaine décennie, les nouveaux dirigeants de la Chine viendront d'une génération qui a connu les difficultés de la Révolution Culturelle. Ce sont des personnes résolues et qui, très probablement, accorderont davantage de valeur aux principes politiques qu'aux bénéfices matériels. Ces dirigeants doivent jouer un plus grand rôle sur la scène mondiale et offrir davantage de protection en matière de sécurité et davantage de soutien économique aux pays moins puissants.

    Cela voudra dire que la Chine devra entrer en concurrence avec les Etats-Unis sur les plans politique, économique et technologique. Ce genre de concurrence est susceptible de causer des tensions diplomatiques, mais les risques d'affrontement militaire sont très faibles.

    Pourquoi ? Parce que la future compétition entre la Chine et les Etats-Unis sera différente de celle qui opposa les Etats-Unis et l'Union Soviétique lors de la Guerre Froide. Ni la Chine ni les Etats-Unis n'ont besoin de guerres périphériques pour protéger leurs intérêts stratégiques ou pour se frayer un accès aux ressources naturelles et aux technologies.

    La quête de la Chine pour renforcer son leadership mondial et les efforts des Etats-Unis pour maintenir leur position actuelle est un jeu à somme nulle. C'est la bataille pour gagner les cœurs et les esprits des gens qui déterminera qui sera finalement le vainqueur. Et, comme les philosophes de la Chine antique l'avaient prédit, c'est le pays qui possèdera le plus d'autorité humaine qui gagnera.

    Yan Xuetong, l'auteur de « La pensée de la Chine antique, puissance de la Chine moderne », est professeur de sciences politiques et Doyen de l'Institut de Relations Internationales Modernes à l'Université Tsinghua. Cet essai a été traduit en langue anglaise par Wu Zhaowen et David Liu à partir de la version en langue chinoise.


    Source: le Quotidien du Peuple en ligne
     

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