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Comment Harvard forme les futurs dirigeants chinois

Discussion dans 'Informations Chine' créé par Cyril.G, 5 Juin 2012.

  1. Cyril.G

    Cyril.G Dieu Supérieur

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    Article slate.fr Publié le 31/05/2012

    L'université américaine est en train d’aider, de professionnaliser et de polir un régime autoritaire commettant de nombreuses violations des droits de l’homme, à une échelle rarement connue.


    bo-guagua-harvard.jpg



    Harvard et la Chine ont un point commun: ils se considèrent tous deux comme le centre du monde. Il était donc inévitable que le scandale qui a fait tomber Bo Xilai, chef du Parti communiste à Chongqing, ait eu des répercussions jusqu’à Cambridge. Le lien? Bo Guagua, fils du dirigeant tombé en disgrâce. Le jeune Bo était étudiant à la Harvard’s Kennedy School of Government. En avril, il a cessé d’assister aux cours et a été vu quittant son appartement, en compagnie de ce qui ressemblait fort à une équipe de sécurité.
    Le fait que Bo Guagua n’était qu’à quelques mois de l’obtention de son diplôme d’Harvard a tourné les projecteurs sur un certain nombre de petits princes chinois –les rejetons des principaux chefs du Parti communiste– qui font leurs études dans les grandes universités américaines.


    La longue liste des enfants de...


    La chose n’est pas rare. Xi Jinping, vice-président chinois, devrait devenir le nouveau dirigeant du pays à l’automne. Sa fille est étudiante à Harvard. Deux chefs récents du parti –Zhao Ziyang et Jiang Zeming– ont eu des petits-enfants à Harvard. Jia Qinglin, un des plus vieux représentants du pouvoir chinois, a une de ses petites-filles à Stanford.Selon Andrew Higgins et Maureen Fan, au moins cinq des membres du comité exécutif du Politburo, l’organe central de décision en Chine, ont des enfants ou des petits-enfants qui ont étudié aux Etats-Unis.
    Mais il y a bien plus que les enfants des chefs du Parti communiste chinois étudiant à Harvard ou dans les grandes universités américaines: les chefs du parti eux-mêmes.
    Il y a un peu plus de dix ans de cela, le Parti communiste chinois a décidé de donner à ses représentants officiels les moyens, la formation et l’expertise nécessaires pour faire face aux situations de plus en plus complexes que doit affronter un régime autoritaire.
    Des représentants triés sur le volet –dont une bonne partie des étoiles montantes du régime– ont donc été envoyés à l’étranger afin d’étudier dans les meilleures universités du monde. La première fournée est partie à Harvard. Les autorités chinoises ont depuis lors étendu le programme à Stanford, Oxford, Cambridge, à l’université de Tokyo et à d’autres universités prestigieuses.
    Il y a un an de cela, j’ai rencontré Lu Mai, responsable de la Fondation chinoise de recherche et Développement, qui supervise le programme. «Cette décision n’a pas été prise à la légère, m’a-t-il déclaré. Elle concerne déjà plus de 4.000 personnes. Je ne connais aucun autre pays qui fasse de la sorte et à une telle échelle.»
    Le cursus d’Harvard, spécialement conçu dans le cadre de ce programme, ressemble à un cursus de formation de cadres intermédiaires. Au sein du Kennedy School’s Ash Center –l’école où étudiait le fils de Bo Xilai– l’université d’Harvard forme les représentants chinois à la gouvernance, à la stratégie et au management. Certains cours sont assurés par des professeurs réputés d’Harvard, comme Roger Potter et Joseph Nye.


    Des enseignements ciblés


    Si l’accès aux classes est exclusivement autorisé aux représentants chinois, ces membres du parti ont de multiples opportunités de se mélanger au reste des étudiants de l’université. S’inspirant de la méthode des case studies («études de cas» une méthode couramment employée par l’enseignement anglo-saxon, notamment en histoire, NdT) très utilisée au sein des écoles de commerce, l’enseignement insiste tout particulièrement sur la politique et le gouvernement américains, le fonctionnement des médias, les stratégies de négociation et même les réseaux sociaux.
    Le travail en classe est complété par des visites dans des lieux comme le Massachusetts State House, siège du gouvernement de l’Etat du Massachusetts, le Boston Redevelopement Authority et d’autres institutions comme la Banque mondiale, le Fonds Monétaire international et les Nations unies.
    En plus de ce programme principal, qui s’étale sur huit semaines, Harvard propose des enseignements plus ciblés. L’un d’eux est consacré à la gestion de crise. Un autre est entièrement dédié au gouvernement municipal de Shanghai. Un nouveau programme consacré à l’énergie s’adresse à des cadres de la Société d’électricité du sud de la Chine. «L’objectif est de permettre au gouvernement chinois de fonctionner dans cet environnement mondialisé, de rattraper son retard», m’a dit Lu.
    Havard est réputée pour faire le tri de ses candidats, mais cette sélection n’est rien comparée à celle effectuée par le Département central d’organisation du Parti, ce corps secret en charge de décider de toutes les nominations en Chine et qui choisit la poignée de fonctionnaires et de représentants envoyés à l’étranger chaque année. (Ce Département travaille dans un secret quasi-total. Il est installé dans un bâtiment anonyme à moins d’un kilomètre de la Place Tienanmen. Lorsque vous recevez un coup de fil de cet organisme, le numéro qui s’affiche se limite à une suite de zéros.)
    Les représentants choisis varient: fonctionnaires municipaux, maires, gouverneurs de province, jusqu’à des vice-ministres. Il convient de rappeler que dans un pays aussi peuplé que la Chine, un petit fonctionnaire peut prendre des décisions ayant un impact sur des millions de personnes. Ils ont en commun de se définir comme des candidats. Lu m’affirme avec fierté que plus de la moitié des représentants envoyés à Harvard reçoivent une promotion peu après leur retour en Chine, mais il complète:
    «Nous ne savons pas si cela est dû à leur formation ou parce qu’ils sont déjà bons. Mais nous essayons de faire passer l’idée que cela est dû à leur formation.»
    Le programme de Harvard est en place depuis suffisamment longtemps pour avoir déjà permis à un grand nombre de diplômés de se placer. Li Jiange est à présent le président de la China International Capital Corporation, liée à la première banque d’investissement chinoise. Zhao Zhengyong est gouverneur de la province du Shaanxi et Chan Deming, le ministre du commerce.
    Personne n’est allé aussi loin que Li Yuanchao. Li est le premier diplômé d’Harvard membre du Politburo. Aujourd’hui, il est à la tête du Département central de l’organisation, cette institution qui parraine les représentants qui quittent le pays pour leurs études. A la fin de l’année, lors du renouvellement des cadres, Li devrait encore gravir un échelon et faire partie de la Commission permanente du Politburo. Il fera alors partie des neufs personnes les plus puissantes de Chine.
    Certains trouveront sans doute qu’il est assez inquiétant qu’Harvard soit en train de former une génération de leaders chinois aux méthodes de gouvernement. Ils ont raison. Car quoi qu’on en dise, Harvard est en train d’aider, de professionnaliser et de polir un régime autoritaire commettant de nombreuses violations des droits de l’homme, à une échelle rarement connue.
    Harvard n’enseigne certes à personne comment torturer des activistes des droits de l’homme –les autorités chinoises n’ont de leçons à recevoir de personne en ce domaine– mais aident quand même ces autorités à perpétuer la domination d’un parti qui n’hésite pas à brutaliser toute personne qui s’aventurerait à contester son hégémonie.


    Ce que ces programmes disent de la Chine


    Mais il y a bien des manières d’encourager les réformes et l’ouverture politique. Si une année passée à Cambridge peut ouvrir les yeux d’un bureaucrate chinois et le pousser à gouverner autrement, les conséquences pourraient être bien meilleures que de lui interdire l’entrée du campus. Les échanges internationaux sont généralement louables. Si notre sentiment est plus mitigé en l’espèce, c’est que nous ne nous figurons pas exactement ce que ces étudiants chinois retiennent de leur formation. «Nous espérons que ces programmes vont permettre une meilleure compréhension de la gouvernance globale à travers le monde», dit Julian Chang, directeur exécutif du Ash Center.
    Mais ce qui compte le plus, c’est ce que ces programmes disent de la Chine. De tous les gouvernements autoritaires, la Chine est de loin le plus enclin à emprunter ou à adapter des formes étrangères de gouvernance pour son propre usage. Ces dernières années, la Chine a ainsi expérimenté les élections, les auditions publiques, les sondages, les conseils municipaux retransmis en streaming et bien d’autres mécanismes démocratiques pour améliorer sa propre gouvernance.
    On n’a jamais vu des fonctionnaires et représentants du régime libyen de Kadhafi ou zimbabwéen de Robert Mugabe sur les bancs des grandes universités occidentales. Lorsque les dictatures participent à des programmes d’éducation en Occident, c’est généralement dans le cadre d’échanges militaires comme celui qui lia l’Indonésie aux Etats-Unis à l’époque de Suharto ou avec l’Egypte de Moubarak. Les représentants chinois prennent des cours de politique environnementale et de développement durable. Il s’agit donc d’une bonne gouvernance qui permet certes au parti de rester au pouvoir, mais aussi de bien gouverner, malgré tout.
    Quelques jours avant ma rencontre avec Lu Mai, j’ai parlé avec Yu Keping, membre du Parti communiste chinois et représentant chinois. Yu fait partie de ceux qui promeuvent davantage d’expérimentations démocratiques au sein du système politique chinois. Lui aussi a étudié à Harvard. Evoquant le Printemps arabe, qui venait d’émerger, Yu disait:
    «La leçon que nous pouvons tirer du chaos qui touche en ce moment les pays du Moyen-Orient, c’est que les services publics doivent être améliorés avec la participation des gens –transparence, responsabilité et justice sociale.»
    Il n’a peut-être pas appris cela à Harvard, mais il est agréable de penser que c’est le cas.


    William J. Dobson

    Traduit par Antoine Bourguilleau
     

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