1. Bienvenue sur Bonjourchine.com, le 1er forum francophone sur le travail, les études et le voyage en Chine.

    Pour poser une question ou répondre à une discussion déjà ouverte, inscrivez vous. C'est facile, rapide et gratuit !

    Cela vous permettra de sucroit de ne plus avoir de pub qui s'affiche à l'écran (0 pub pour les membres du forum!).
    Rejeter la notice

Chine : le retour de l'opium

Discussion dans 'Bistrot Chine du "Lotus Bleu"' créé par Orang Malang, 15 Juin 2011.

  1. Orang Malang

    Orang Malang Alpha & Oméga
    Membre de l'équipe Modérateur

    Inscrit:
    23 Octobre 2005
    Messages:
    15 932
    Localité:
    常熟,江苏
    Ratings:
    +8 137 / -35
    LE MONDE du 13 juin 2011

    RUILI (district de Dehong, frontière sino-birmane) de notre envoyé spécial, - Dans ce reportage publié le 15 mai 1993, Francis Deron, à la frontière birmane, explique comment le trafic de drogue a repris en Chine.

    La brume matinale confère au paysage subtropical l'allure d'une peinture chinoise traditionnelle. Placide, la rivière Shweli traverse la frontière à sa borne 58 pour rejoindre, en Birmanie, le cours de l'Irrawaddy. Un groupe de touristes chinois s'embarque pour une visite d'une journée en territoire birman. Dans l'autre sens, quelques marchands poussent leur bicyclette chargée de colis vers la Chine. La brume et le laxisme policier qui règne sur cette frontière contiguë du Triangle d'or ne font rien pour effacer une question lancinante : jusqu'à quel niveau le régime chinois est-il pénétré par le pavot cultivé sur les monts voisins ? Un voyage de presse organisé sur la frontière entre la Birmanie et la province du Yunnan n'a pas permis d'y répondre. Mais il a amplement confirmé que l'opium et son dérivé l'héroïne avaient repris pied en Chine, quatre décennies après en avoir été évincés. L'échelle du trafic oblige à s'interroger sur les complicités au sein de l'administration, tant les chiffres sont impressionnants. En 1992, 5 600 personnes ont été arrêtées au Yunnan par les policiers spécialisés dans la lutte anti-narcotiques, dont 5 200 ressortissants chinois. Les policiers ont saisi quatre tonnes d'héroïne, en quasi-totalité de la variété la plus pure, la " China Light n4 ". Ce total, surtout indicatif de l'ampleur du trafic échappant aux contrôles, représente deux fois et demie celui de l'année précédente, déjà en augmentation par rapport à 1990.

    En 1992 encore, soixante-trois saisies d'héroïne dépassaient la dizaine de kilogrammes, dont trois supérieures à 100 kilos. Ces monceaux de poudre blanche, une fois mélangés à des produits neutres pour la consommation, représenteront des dizaines de millions de dollars sur les marchés d'Europe et d'Amérique.

    Eté 1992 : dans le district de Pingyuan, près de la frontière vietnamienne, la loi a cessé d'exister depuis belle lurette. Le 31 août, 2 000 policiers passent à l'action. Il leur faudra quatre-vingts jours pour venir à bout du réseau de trafiquants. Bilan : 896 kilos d'héroïne et 85 kilos d'opium brut saisis, et 850 interpellations. Dans le registre voisin qu'est le trafic des armes, les autorités ont reconnu que, de septembre à décembre 1992, les forces de l'ordre du Yunnan avaient " découvert " et démantelé quatre-vingt-sept ateliers fabriquant clandestinement des fusils et explosifs, arrêtant 312 personnes.

    UNE POLICE MAL ÉQUIPÉE

    Pourtant, face à de tels chiffres, révélateurs du degré d'insoumission de cette province de tout temps rétive à Pékin, le commissaire Peng Jianhui affiche une sereine certitude : " Je peux vous affirmer de la manière la plus responsable qui soit qu'il n'y a pas un seul cadre gouvernemental impliqué dans le trafic de la drogue du district jusqu'à l'administration provinciale. Au niveau local, si nous trouvons un cadre impliqué, nous nous en occupons immédiatement. "

    Combien y a-t-il eu de tels cas par le passé ? Le policier, qui nous a été pourtant présenté par Pékin dans le but d'attirer l'attention extérieure sur la gravité de la situation, brandit son index et jette, avec un flegme parfait : " Il y en a eu un l'an dernier. L'homme a été exécuté. "
    Rideau sur la transparence. La Chine a pourtant reconnu à l'occasion que certains fonctionnaires trempaient dans le trafic de drogue. Mais elle a du mal à se voir comme un pays comme un autre, où ce trafic passe par un réseau de complicités qui ne peut que s'étendre aux détenteurs du pouvoir. S'il est, au sein de l'administration centrale, des hommes sincèrement inquiets de cette évidence, l'opacité du régime et le caractère extrêmement sensible de la question les rendent impuissants à crever l'abcès.

    En dépit de ses efforts pour coopérer avec Interpol, la Chine paraît mal équipée dans sa lutte. Le peu de crédit de ses gouvernants amoindrit considérablement la portée de la répression. Le nombre des condamnés à mort pour ce trafic (900 en 1991, pas tous exécutés) suit une courbe analogue à celle des saisies. Sans effet dissuasif apparent. L'éradication, pour ainsi dire complète, du trafic à l'avènement du régime - parachevée dès 1952, à l'en croire - constituait un fleuron de sa fierté nationaliste. Les communistes étaient parvenus à rendre l'idée de drogue synonyme de l'humiliation subie par l'empire face aux puissances étrangères au dix-neuvième siècle. On passait sous silence le fait que certains héros de la légende communiste, maintenant décédés, étaient de notoires opiomanes.

    Encore aujourd'hui, la propagande a tendance à insister sur le caractère international - indubitable - des réseaux de trafiquants qui ont mis à profit l'ouverture de la Chine pour se livrer à leurs activités à partir de la Haute-Birmanie. Ils ont d'autant moins de scrupules que la voie traditionnelle d'exportation de la drogue, via la Thaïlande, est bien moins perméable que par le passé.

    L'an dernier, selon les services occidentaux de lutte contre les stupéfiants, la partie birmane du Triangle d'or a produit plus de 2 000 tonnes d'opium, deux fois plus que dans les années 80. Les trafiquants en auraient tiré une centaine de tonnes d'héroïne. En 1991, environ 30 % de la production transitait par la Chine. En 1988, la moitié de la drogue saisie à Hongkong provenait du continent. Le rôle de la Chine dans ces flux aurait diminué ces derniers temps. Explication possible : les militaires birmans s'efforceraient de détourner la production vers d'autres points de passage afin de calmer les inquiétudes pékinoises.


    LE YUNNAN, " VENTRE MOU "

    Selon la Far Eastern Economic Review de Hongkong, dont le spécialiste en la matière, Bertil Lintner, fait autorité, la complicité d'une partie de l'appareil de sécurité chinois est patente. Des trafiquants renommés visiteraient fréquemment les villes frontière chinoises de Ruili et de Wanding, et y possèderaient même des intérêts.

    Cette situation résulte de l'imbroglio politique laissé sur le terrain par l'histoire dans cette région montagneuse difficile d'accès. Pékin a tendance à considérer la Haute-Birmanie comme une zone-tampon sous son influence, même si en ont depuis longtemps disparu les unités du Kuomintang qui, en liaison avec la CIA, s'y livraient jadis à des opérations contre le régime communiste. Plusieurs de ces trafiquants sont d'anciens communistes birmans jadis à la solde de la Chine. Ceux-ci, affirment les reponsables locaux, " sont désormais indésirables " en Chine. Ce qui ne les empêche pas de s'y rendre, ne serait-ce que pour affaires.

    D'autres facteurs contribuent à rendre le problème plus grave au Yunnan que partout ailleurs en Chine. La province est une sorte de " ventre mou " de l'empire depuis des siècles. Pour y régner, Pékin a dû y faire des compromis. Ainsi, le seigneur de la guerre qui en était le maître avant la victoire communiste, Long Yun, avait été intégré à l'appareil de la Chine populaire, lui qui passait pour contrôlerl'essentiel du trafic d'opium dans le secteur.

    En outre, le trafic revêt une dimension stratégique. La Chine a été, ces derniers temps, le principal fournisseur en armes de la Birmanie, qui a acheté pour 1 milliard de dollars d'équipement militaire à l'étranger. On soupçonne une partie de cet argent de provenir du commerce de l'opium. Certains services de renseignements estiment que Pékin cherche en échange à se ménager un accès à l'océan Indien via Rangoun. La Chine a démenti. Sans convaincre vraiment. La Chine ne serait pas, au demeurant, le premier pays marxiste d'Asie impliqué dans le trafic de stupéfiants, au corps défendant de ses fonctionnaires plus intègres. La Corée du Nord en est fortement soupçonnée. Le Laos le fut, un temps, par la Thaïlande.

    Mais si le trafic inquiète Pékin, c'est qu'il commence à laisser sa marque sur place. Sur les 150 000 héroïnomanes officiellement reconnus en Chine, le Yunnan en compte 36 000, pour trente-huit millions d'habitants. Dans l'environnement policier chinois, le chiffre, probablement sous-évalué, est plus alarmant qu'il n'y paraît. Ce n'est que récemment que les autorités ont décidé de s'attaquer au problème par l'ouverture de centres de désintoxication. Celui qu'on nous fit visiter à Kunming se veut un modèle du genre.


    DÉSINTOXICATION ET "RÉDEMPTION"

    Naturellement, il fallait à la Chine populaire sa méthode propre. Elle porte bien son nom de " désintoxication forcée ". Le centre, situé dans les champs à une quinzaine de kilomètres de la ville et entouré de hauts murs surmontés de barbelés, est géré par la police. Dans une cour, des policiers font faire de la gymnastique à trente-six des trois cents " pensionnaires ", pour la plupart de jeunes gens dont on nous assure qu'ils sont tous " volontaires ". D'autres jouent au basket. Ailleurs, on nous fait entendre la chorale mixte, qui interprète une chanson de sa composition sur le drame de l'intoxication, la honte devant les parents, le remords envers le pays. Puis un couplet à la gloire du Parti communiste et du socialisme.

    La philosophie de Duan Wenlong, chef du bureau anti-narcotiques de Kunming, c'est le traitement de choc. Mélange des médicaments de substitution chinois et étrangers et privation totale accompagnée par " l'éducation, la contrainte et la rédemption ". " Les drogués étudient la législation sur la drogue, la politique et l'économie du pays avec un accent sur la manière d'être un bon citoyen, les méfaits de la drogue sur leur propre corps ", à quoi s'ajoutent les " activités physiques et récréactives ". Le centre compte une salle minuscule équipée d'appareils de musculation. Dans le couloir de certains dortoirs, un poste de télévision diffusait, à notre passage, un programme de rock reçu par satellite de Hongkong. De-ci de-là, on entendait des coups de trompette, des accords de guitare, un peu de batterie.

    Durée de la cure : deux mois. En ce qui concerne la réinsertion sociale, M. Duan concède que cet aspect n'est pas au point. Il faudra prolonger le séjour à six mois. Cela n'empêche nullement les responsables d'annoncer qu'en 1992 75 % " seulement " des patients traités ici ont rechuté. C'est, nous dit-on, " mieux qu'en Occident ". Mettons. Les chiffres, même fantaisistes, montrent bien où se situe le problème : 92 % de taux de succès auprès des drogués ayant un travail (les plus rares), 89 % d'échecs auprès des sans-emploi. C'est surtout parmi ces derniers que se recruteraient le cinquième des drogués qui, ayant rechuté, vont en camp de " rééducation par le travail " approfondir leur désintoxication.
    Et le sida ? Nouveau blocage dans la transparence. Sur 3 000 patients traités depuis l'ouverture du centre en 1989, " il n'y a pas eu un cas de séropositivité ", affirme M. Duan contre toute logique. A Ruili, on admet pourtant 400 séropositifs sur 800 drogués.

    Le mensonge officiel paraît comme un mur parcouru de rares lézardes. En un seul cas, les explications paraissent plausibles : quand on s'étonne que les responsables locaux nient qu'il puisse y avoir des plantations de pavot en territoire chinois _ alors que même Pékin en reconnaît l'existence, _ on vous répond qu'il serait bien fou, celui qui prendrait le risque d'être exécuté pour cette activité, quand les populations de Birmanie produisent tant et tant, en toute impunité, à côté. Imparable.

    Il est impossible de déterminer si des raffineries se trouvent en territoire chinois. Rien ne permet de l'exclure. A Hongkong, la police anti-narcotiques estime qu'une nouvelle drogue de synthèse _ l'ice ou méthamphétamine _ produite à partir de l'éphédrine extraite de plantes utilisées dans la phamacopée traditionnelle chinoise, est fabriquée par centaines de kilos dans des laboratoires clandestins en Chine. En tout état de cause, la manière la plus simple de produire de l'héroïne sur la frontière sino-birmane est d'importer les ingrédients nécessaires de Chine ou via son territoire. Au mépris des règlements limitant la circulation de tels produits. Pourquoi donc amener des journalistes devant ce mur de mensonge ? Outre le souci d'honnêteté, l'intérêt matériel n'est pas absent. Les responsables insistent lourdement sur l'échelle " mondiale " du problème, une manière de réclamer de l'aide. Une certaine joie sur le visage, un responsable de Kunming indique qu'après la capture, voici deux ans, d'un gros bonnet hongkongais les Nations unies ont fait don à la police, en récompense, d'une centaine de véhicules 4 x 4...

    Francis Deron
     
  2. bison ravi

    bison ravi Membre Gold

    Inscrit:
    15 Octobre 2010
    Messages:
    1 170
    Localité:
    chine ou france
    Ratings:
    +1 / -0
    J'imagine aussi avec l'Afghanistan, tu as des bons passages dans le livre "Dans la Peau d'un Chinois".
     

Partager cette page